#48 Info, actu… Mais au fait, et si vous n’aviez pas envie de savoir ?

Classé dans : Le Journal d'un canard | 0
Discussions de comptoir - Crédit : Unsplash
Discussions de comptoir – Crédit : Unsplash

De tout ce qu’on prépare pour la sortie Capsule, ce qui m’effraie le plus n’est pas tant les financements, le modèle économique les contributeurs… non, ce qui m’effraie le plus, c’est toi, citoyen, lecteur.

L’idée de Capsule est née de ma frustration d’une information généralement peu contextualisée, faussement objective, de quoi remplir entre deux espaces publicitaires pour être vaguement au courant, rarement informé. Je voulais autre chose qu’un feuilleton aux innombrables épisodes dont tu aurais décroché, toi citoyen internaute, au profit du titre choc, de la vidéo de chaton, du selfie de Kim Kardashian et de la vie de famille de Nabilla.

Oui, mais.

« Arrêtez de vous mentir : vous préférez le léger à l’actu importante »

C’est ainsi que la journaliste Charlotte Pudlowski titrait au mois de juin son article pour Slate, dans lequel elle expliquait :

en réalité le public n’aime pas les informations «importantes» (le hard news en anglais, ce qui «compte») (…) «Les psychologues emploient le terme fluidité. La fluidité n’est pas la façon dont nous pensons, mais ce que l’on ressent pendant que nous pensons. Nous préférons les pensées faciles: les visages symétriques, les couleurs nettes, et les phrases contenant des parallèles. A l’aune de cela, il y a deux problèmes avec le hard news: c’est hard (difficile) et new (nouveau).»

J’étais toutefois rassurée par sa conclusion :

Il suffirait (…) que les journalistes ne rejettent pas la faute sur leurs lecteurs et se posent une question: comment réussir à vous intéresser et vous faire lire des sujets «hard news»?

J’en revenais ainsi à ce que j’exprime régulièrement dans le Journal d’un canard concernant la nécessité de la pédagogie et l’importance de l’histoire pour rendre accessible. Je lis bien trop souvent, surtout depuis que je travaille aux sommaires de numéros fictifs de Capsule, des articles strictement impossibles à comprendre de manière isolée alors qu’ils sont prétendument soumis à la règle des 5W : qui ? quoi ? où ? comment ? pourquoi ? 

Antoine aussi tentait récemment d’aller plus loin que le rejet de la faute sur le lecteur :

S’il y a bien un truc que je ne veux plus voir et ne plus entendre dans le milieu du journalisme c’est l’entre soi sachant et ce discours paradoxal et hautement culpabilisant :

« nous faisons un travail d’éducation populaire, l’information est disponible, à vous de savoir la chercher »

Non, non, décidément non, je refuse de croire qu’il revient au lecteur d’aller passer deux heures à naviguer de page en page pour reconstituer une information complète, au moins relativement intelligible. Je n’ai pas dit que c’était facile, je dis simplement que c’est nécessaire (et que ça vaut la peine, au moins, d’essayer).

C’est nécessaire autrement qu’en tombant « dans le catastrophisme ou la sensiblerie ». Un autre journaliste de Slate proposait ainsi une explication au fait que « les informations sont toujours déprimantes » :

Les spécialistes des médias américains ont inventé un terme pour décrire cela: «fear porn» (littéralement la pornographie de la peur). Sa définition dans urban dictionnary est plus radicale: «information inspirée des théories du complot utilisée pour exciter sexuellement les beaufs, les extrémistes religieux et les mecs qui vivent dans la cave de leur mère».

C’est aussi et surtout l’un des meilleurs moyens d’avoir de l’audience et d’attirer l’attention. La plupart des gens sont fascinés par les menaces et les dangers, ils se sentent ainsi informés et plus vivants.

Sympa le tableau.

En ce qui me concerne, je pense que ce n’est pas tant que le lecteur préfère le léger à l’actu importante, c’est qu’il préfère le léger à ça :  une information chaude trop compliquée livrée par épisodes accompagnés d’un certain nombre d’éléments susceptibles « d’exciter beaufs, extrémistes religieux et mecs qui vivent dans la cave de leur mère ».

Ce que nous proposons, notre antidote, c’est de privilégier le tiède sur le chaud, de récapituler les épisodes et quitte à aller dans l’affectif, l’assumer jusqu’au bout en mettant en avant la subjectivité de nos contributeurs. Soit.

Oui mais … et si vous n’aviez pas vraiment envie de savoir ?

Il reste que de bons supports, de bons journalistes, de bons articles, il y en a. Oui, il faut les chercher, il faut être formé à le faire sans doute, mais il y en a.

J’en reviens par conséquent à ma problématique de départ. Ce qui me fait peur et la pire chose qui pourrait arriver à Capsule, c’est que vous lecteurs, quelle que soit la forme, quel que soit le support, vous n’ayez pas envie de savoir. 

C’est tellement plus facile de rejeter la faute sur l’émetteur (qui explique mal, qui ne fait pas son travail, etc.), plutôt que d’accepter de considérer qu’on s’en fout.

Nous pourrons vous mâcher le boulot autant que possible, nous plier en quatre pour échapper à un certain nombre d’écueils que nous détestons dans le paysage médiatique actuel. Nous pourrons toujours améliorer notre ligne éditoriale, nos articles, changer de contributeurs, revoir notre identité visuelle… tout cela, nous pourrons le faire.

Il restera toujours qu’il faudra toujours produire un effort de votre côté. Si nous faisons du papier, prendre le temps de vous poser quelque part, l’ouvrir, le parcourir, le lire. Si nous faisons du web, prendre le temps d’aller jusqu’au bout de la lecture avant de zapper et passer à un autre onglet. Si nous faisons de la radio, écouter. Etc.

Et nous sommes, lecteurs, citoyens, en particulier génération Y et encore plus pour la suivante, de moins en moins habitués à faire des efforts pour quoi que ce soit. L’effort, pour nous, est assimilé au travail et donc à la contrainte. Ou à l’amour, le désir – oui, l’envie.

Sans aller jusqu’à l’effort intellectuel, je pense avant tout au temps. Je ne connais pas une seule personne de mon entourage proche ou moins proche qui considère qu’elle ait le temps de quoi que ce soit. Prendre du temps pour quoi que ce soit est en soi devenu un effort.

Au-delà de Capsule, à ce jour, mon doute est là : pour de l’information, souhaitez-vous faire cet effort ? 

The following two tabs change content below.
Fondatrice de Capsule, curieuse, stakhanoviste, entreprenante et enthousiaste

Laissez un commentaire