#4 Je ne suis pas journaliste

(image trouvée sur http://tendancedesantipodes.blogspot.be/2012/09/je-ne-suis-pas-journaliste-mais-jinforme.html )

Je ne suis pas journaliste.

Ni rédacteur, ni pigiste, ni contributeur occasionnel. Je n’ai pas grandi dans le monde de la presse, et même si j’ai travaillé à l’AFP, je n’y ai côtoyé que des photographes, ou presque. Je n’ai pas de blog, je n’écris pas de tribune. Je ne suis abonné à aucun magazine, je n’en lis même presque jamais (sauf SuGaR, un magazine de skateboard, que j’achète plutôt pour l’effet madeleine de Proust qu’il a sur moi).

En fait, je ne lis quasiment pas la presse. Ni Le Figaro qui avait sa place sur la table du salon familial toute mon enfance, ni Le Point que ma chère moitié chipe chez ses parents à chaque occasion, et qui me jette un œil condescendant à chaque fois que je ne l’ouvre pas, ni les Mooks, nouvelle espèce de journaux pseudo cross médias, tantôt généralistes tantôt hyper ciblés dédiés à la « digital generation ».

Pourquoi? Plusieurs raisons :

1/ J’ai mal à mon écologie quand, après 19 heures, je passe devant un kiosque encore plein à craquer de quotidiens invendus, imprimés sur des tonnes et des tonnes de papier, qu’un camion viendra rechercher dans quelques heures et qui iront s’entasser dans un hangar en attendant d’être détruits. Et ce même si je n’ai jamais vu la foret amazonienne de mes propres yeux, ça me fait un peu mal de savoir qu’on imprime autant de journaux, pour en inonder tout le pays, alors que seuls 30 à 70% de ses exemplaires finiront vraiment entre les mains d’un lecteur.

2/ Je n’aime pas les journalistes. Ou plus exactement, ce sont EUX qui ne m’aiment pas. Pourquoi m’infliger la frustration de payer pour un magazine ou un journal qui  au pire me donnera l’impression d’être le dernier des béotiens, et au mieux, me demandera de faire 5 recherches google avant d’avoir l’impression de savoir de quoi l’article que j’ai sous les yeux me parle. La plupart des journalistes pensent qu’ils écrivent pour des journalistes. Ou pour des gens qui passent leurs journées entières à lire la presse. Si je veux m’informer sur un sujet, ce n’est pas pour m’entendre dire que j’aurais dû commencer à m’informer bien plus tôt, parce qu’on ne va pas tout me réexpliquer depuis le début et que si je ne sais pas encore cela, je ne comprendrai jamais ceci.

3/ La plupart de la presse écrite revendique souvent un traitement « objectif » de l’information. Mais en fait, en ce qui me concerne, l’objectivité, la vraie, ça n’existe pas. Peut-être dans le vide théorique, peut-être à l’extérieur de la boite dans laquelle est enfermé le chat de Schrödinger, mais pas dans la vraie vie. On peut pourtant s’y mettre à plusieurs, émettre chacun des opinions et accepter l’idée que la vérité objective est quelque part au milieu des opinions de chacun, c’est ce que l’on appelle (schématiquement) « l’objectivation participante ». Et ça, c’est un problème pour moi, depuis toujours. Si mille observateurs disent que cette chaise est verte, alors, c’est qu’elle l’est. Moi je suis daltonien. La chaise peut bien être verte aux yeux de tous, objectivement, mais ma vérité, c’est que je peux tout à fait la voir rouge, la chaise. Et alors, quelle est la valeur du point de vue d’un journaliste objectif, ou même d’un ensemble d’observateurs objectifs si, à MES yeux, la réalité est différente ?

J’aimerais autant entendre quelqu’un me parler de la manière dont IL voit cette chaise, de son point de vue, que j’y adhère ou non. Vous voyez ou je veux en venir : ramené au journalisme, le problème est plus grave. La fausse objectivité, c’est pire que tout. Et en fait, la simple revendication de l’objectivité fausse le jeu, pour le lecteur. Ne me vendez pas vos idées comme une vérité pure à laquelle je dois souscrire ou mourir idiot. Donnez moi votre avis sur tel sujet, dites moi ce que vous en pensez, quel est votre point de vue, personnel, assumé, exagéré même, s’il le faut. Ensuite je verrai bien par moi-même si je suis d’accord, ou si je trouve que votre opinion est complètement conne légèrement subjective.

 Pour ces raisons, et d’autres, je ne lis pas la presse.

Mais rassurez-vous, je ne suis pas un ours des cavernes pour autant. Je suis, comme Aurélie, un « hyper-connecté ». Je regarde peu la télévision, mais je passe environ 18 heures par jour devant des écrans, un iPhone (en fait, deux iPhones) dans la main et une souris d’ordinateur dans l’autre. Je lis ! Je m’informe sur les sujets qui m’intéressent. J’aime avoir des informations que tout le monde n’a pas, j’aime avoir une opinion pointue. Alors je lis beaucoup d’articles, je « suis » trois fois plus de gens sur Twitter que je n’ai moi-même de followers, il doit y avoir 80 pages de « news » dans mes feeds Facebook, j‘ai même utilisé des flux RSS et écouté des podcasts, à une époque. J’ai l’habitude de multiplier les sources d’informations, de lire 4 articles différents sur le même sujet pour être à peu près sur d’avoir fait le tour de la question. Et ça marche ! Tant que l’on est sur « mon terrain », que l’on parle de développement de nouvelles technologies, de médias sociaux et d’évolution de comportement d’utilisateurs, de communication verbale ou non verbale, ou encore de planche à roulette, de clope électronique, et autres sujets plus ou moins glorieux.

Mais en ce qui concerne l’actualité générale, « l’info géné » comme on dit dans les rédactions, je dois bien avouer que je me cache parfois (souvent) derrière l’opinion de ma chère moitié, voire derrière un hochement de tête approbateur et un air concerné lors qu’arrivent sur la table des sujets qui m’ont complètement échappé. 

Alors quand Aurélie, dont j’ai l’habitude de suivre de plus ou moins près les projets plus ou moins fous avec grand intérêt, et qui me permettait jusqu’ici de vivre par procuration la vie trépidante d’un entrepreneur, m’a parlé de son envie de faire naître un magazine, sur papier, j’avoue que je me suis assis 30 secondes…

30 secondes ? Allez, 2 minutes 30. A peu près le temps de passer au-dessus de l’évidente première réaction « Du papier? En 2014? » légèrement ironique. Ensuite, je suis descendu de mes grands chevaux, je l’ai écoutée, et me suis surpris à penser qu’effectivement, le meilleur moyen de trouver un magazine qui m’intéresse vraiment, et là on est d’accord, c’est certainement de le faire soi-même ! Et puis quoi, je ne suis pas un martien, je suis un jeune urbain de moins de 30 ans qui n’a pas fait HEC et qui, sans être (beaucoup) plus bête que la moyenne, n’a pas une culture générale infaillible et n’est pas très bien informé sur tout ce qui se passe dans le monde. Il y a forcément beaucoup de gens comme moi, que tout ces titres de la presse écrite périodique n’ont jamais réussi à attirer. Et si tout ces magazines qui nous « ciblent » moi et les gens de ma catégorie socio-professionnelle ne sont encore jamais parvenus à me toucher non plus, et encore moins à me fidéliser, je ne suis forcément pas le seul.

 

Alors après tout : pourquoi ça ne marcherait pas ?

Si on fait tout bien. Si ce que l’on fait est EXTREMEMENT DIFFERENT (je reviendrai volontiers la dessus dans un autre billet) de ce qui existe aujourd’hui, et qui ne marche pas.

Si chaque sujet était traité par une personne vraiment légitime à donner son point de vue, par LA bonne personne que l’on sera allé chercher, plutôt que de choisir le moindre mal au sein d’une équipe fixe (no offense hein, mais personne n’est omniscient). Si on sait s’affranchir des contraintes que s’imposent les dinosaures du secteur, si on connait nos abonnés et que l’on sait pour qui l’on travaille et que l’on est à leur écoute (le Lab), si on s’inspire des erreurs des autres pour faire tout le contraire ou presque ? Si on fait en sorte d’offrir chaque mois un accès réel à l’information, dans son intégralité, sans laisser au bord de la route tous ceux qui ont passé les dernières semaines « dans une grotte ».

Le challenge est énorme, nous en convenons sans problème, mais on va faire de notre mieux !

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Pierre-Emmanuel Docquin

Le Monsieur Communication de Capsule

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One Response

  1. Aurélie Daniel

    « Si chaque sujet était traité par une personne vraiment légitime à donner son point de vue »: cool, je suis pas d’accord du tout. Un sujet intéressant, la rédac’ idéale :)

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