#8 Capsule : la rédaction de nos rêves ?

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Jeune journaliste, lève-toi et avoue ! Pourquoi tu t’es lancé dans ce métier de fous ?

Parce qu’enfant tu as été bercé par des lectures et des images trompeuses. Le basique : Tintin. Le mec qui passe sa vie à faire du yoga et à voyager autour du monde : il est reporter. Puis Spirou. Des aventures un peu plus musclées, un appareil photo autour du coup comme dans « La Vallée des bannis », un des plus beaux albums. L’un et l’autre ont des amis fidèles, défendent des valeurs nobles, croisent des femmes magnifiques (aaaah « Luna Fatale », mes draps s’en souviennent). Mais avez-vous déjà vu Tintin écrire ?

Spirou - Luna fatale

A l’adolescence vos références changent. Une amie journaliste m’a confessé un jour avoir longtemps fantasmé sur le métier de journaliste à cause des aventures de Loïs Lane et Clark Kent (interprété par Teri Hatcher et Dean Cain et diffusées sur M6 entre 1994 et 1997). Souvenez-vous : les bureaux old-school du Daily Planet, machines à écrire, lampes aux abats-jours verts, Jimmy Oslson le photographe qui fait n’importe quoi, et Loïs Lane assise en position lascive sur votre bureau 75% de son temps de travail (tiens, je crois que mes draps s’en souviennent aussi).

Teri Hatcher et Dean Cain dans les Nouvelles aventures de superman
Teri Hatcher et Dean Cain dans les Nouvelles aventures de Superman

Enfin, jeunes adultes, vous passez aux choses sérieuses. Ce fou d’Hunter S. Thompson est sur votre table de chevet, vous rêvez de faire tomber des présidents façon Woodward et Bernstein (les journalistes qui ont mis la lumière sur le scandale du Watergate), vous rêvez d’avoir la plume de Philippe Lançon (que j’ai découvert dans les colonnes de Charlie Hebdo), Philippe Garnier (une des références du journalisme gonzo à la française) ou encore Anne-Sophie Mercier (une autres des plumes de Charlie Hebdo, actuellement au service politique du Monde et de temps en temps au Canard enchaîné) ou enfin Florence Aubenas (lisez le Quai de Ouistreham).

Vous vous lancez : écoles de journalisme et premiers stages, vous montez à Paris, votre plume dans son fourreau, appareil photo chargé, les yeux plein de larmes parce que vous savez que vous allez changer le monde. DE-SI-LLU-SION !

Hunter S. Thompson photo by Al Satterwhite
Hunter S. Thompson photo by Al Satterwhite 1974

La sélection dans la plupart des écoles se résume à un QCM indigeste où l’on vous demandera qui a marqué le but décisif du dernier OM-PSG et qui compose le jury de la Nouvelle Star. Il n’y a pas de sous-informations. Ce n’est pas ce que je dis. Mais ériger ce type d’info comme critère de sélection, c’est suspect. Puis on vous apprendra à être polyvalent, réactif, branché sur les réseaux sociaux, bref, employable, corvéable, malléable. C’est fun. Mais c’est suspect.

Bizarrement on se rapproche de Teri Hatcher et de Luna Fatale façon Closer mais on s’éloigne de Spirou. C’est peut-être une phase nécessaire pour déniaiser le chaland. Pourquoi pas.

Les stages enfin… et la claque face aux frustrations de la génération qui nous a précédée ! Le bal des dépressifs d’abord avec les journalistes qui ont toujours rêvé de Loïs mais qui se rendent compte qu’ils ne la serreront jamais dans leurs bras. J’ai le souvenir de cet homme, avachi sur son écran, visage rouge et ayant toujours sa canette de bière à portée de main. Intrigué au début, espérant rencontrer le chien fou de la Presse Quotidienne Régionale (PQR), un talent incompris que sais-je. Nada. Le carnaval de l’école Jules Ferry, les cotillons, les mamans ravies. Vivement l’année prochaine… Le bal des planqués ensuite. On nous fait comprendre très vite qu’être journaliste en France, c’est un statut social… et fiscal. Une carte, un sésame pour des musées gratuits, des invitations aux soirées, vernissages, avant-premières, c’est le full access à la vie mondaine pour 70% d’entre eux. De quoi séduire les jeunes loups qui parsemaient les rangs du centre d’examen d’Arcueil. La question est : tout ça pour quoi ? Une presse libre mais subventionnée ? Vous sentez quand même qu’il y a anguille sous roche et qu’avant la gloire d’exercer une profession pour l’amour de la démocratie il y a la satisfaction de se sentir au-dessus du lot que l’on informera seulement si ce n’est pas « off ».

Moi non plus je n’aime pas les journalistes. Pas tous, heureusement, car je connais bon nombre de plumes résignées, discrètes mais qui s’accrochent par-dessus tout à ce rêve de gosse. En fait, je n’aime pas les journalistes français de caste car leurs méthodes de travail donnent un goût amer à l’information, le sentiment de l’entre-soi sachant, et le pire c’est qu’ils ne s’en rendent pas compte même quand la vente de leur numéro s’écroule de 15% d’une année à l’autre. C’est la faute d’internet ! C’est le numérique qui tue le papier tout comme il a tué le photojournalisme !

Démission, lâcheté de la part des mêmes qui fustigent nos politiciens lorsque ces derniers mettent leur impuissance sur le compte de la crise ou de l’Europe. Vous avez 25 ans et paradoxalement vous préférez fuir pour ne pas leur ressembler, vous préférez vous abstenir pour ne pas participer à cette mascarade.

Vous avez bientôt 30 ans maintenant et vous ruminez toujours la même rancoeur même si vous êtes passé à autre chose. On vous a cassé votre rêve de gosse, on vous a dit que le Père Noël dans la presse n’existait pas. Et vous en voulez toujours à vos pairs/pères. Et vous vous rendez compte que vous êtes dans la même mécanique que vous critiquez : vous en voulez à un système, vous tentez de masquer votre lâcheté et vos renoncements derrière une structure sociale et des codes soi-disant imparables.

Notre génération n’a que deux solutions : le cynisme mondain ou l’action.

S’ouvre avec Capsule une fenêtre de tirs. La possibilité d’une rédaction idéale. Quelle serait-elle ?

Je n’en sais rien. Je me garderai bien de donner des leçons. C’est déjà un premier point : rien de définitif, rien d’installé. Pas d’indéboulonable, pas de rédaction fonctionnarisée avec des grattes papier obligés de remplir des rubriques non pas parce que l’actualité le demande mais souvent parce que l’annonceur l’exige.

Du coup l’exigence d’une rédaction ouverte où le seul critère de sélection serait un ton, la qualité de l’écriture, la subjectivité assumée et non plus un diplôme, une carte, un réseau ou de la cooptation. Je vois déjà celles et ceux hurler à la remise en cause de leurs droits, de leur protection sociale, de leurs avantages chéris au nom de la liberté d’informer. Je n’y vois que des barrières qui m’ont empêché de travailler et j’attends toujours l’information de qualité.

Dans la rédaction idéale, le choix des sujets, des angles ne seraient plus la chasse gardée d’un vieux briscard poussiéreux qui protège jalousement son « idée » pendant des mois pour finalement nous parler du dernier sushis bar en bas de son bureau. Ou celui qui va fouiller les poubelles de Bercy pour tenter de débusquer un nouveau Cahuzac. Pauvre type qui a payé pour la centaine de milliers de notables qui se sont offusqués en continuant de planquer leurs billets. Avez-vous remarqué à quel point les consciences ont évolué depuis ? Pas moi. Non, les sujets seront discutés ouvertement, l’information partagée depuis sa création et surtout ils seraient un appel et un croisement de compétences inédits, faire en sorte de créer des rencontres et des connexions pour faire émerger de nouveaux projets, de nouvelles idées et pourquoi pas de nouvelles écritures.

Le chantier est énorme mais il est ouvert. Et vous n’avez pas même pas de casque à porter. Plus qu’un journal, il s’agit d’un code à réécrire. Parce que nous n’avons pas envie que l’information nous assomme et nous échappe. Parce que cette société qui nous agace continue de nous passionner. Parce que nous ne voulons pas nous résigner face aux portes que vous avez fermées. Et avant qu’il ne soit trop tard, il est temps de donner un grand coup de pied sur vos verrous.

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One Response

  1. Je crois qu’on voit Tintin taper sur sa machine dans Le secret de la licorne et, Tintin à Chicago. Et en plus sa carte de presse lui a permis d’aller sur la lune au petit !
    Minuit : je fouilles mes souvenirs de gosse en me repassant les albums de Tintin et Spirou en mémoire pendant que mon amoureux lis Canard PC (« un test sur un jeu de moto »). Moi aussi j’ai rêvé d’être reporter pour parcourir le monde. Ya plus qu’à !

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