#32 Web versus papier : comment faire payer pour du contenu à l’heure où il faut payer pour être vu ?

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Crédit: Death to Stock
Crédit: Death to Stock

Parmi les questions récurrentes concernant Capsule (mais comment tu vas financer ? qui va écrire les articles ? mais dis donc, les délais de bouclage vont être super courts, comment tu vas faire ? etc.), celle qui revient le plus fréquemment est probablement celle concernant le support :

Aurel, pourquoi un magazine papieralors qu’on a tous au moins un ordinateur et un smartphone, et de plus en plus souvent une tablette pour compléter notre technophilie addictive  ? 

L’interrogation est d’autant plus grande chez mes proches, qui me reconnaissent surtout un talent particulier au like de statut Facebook en mois de 30 secondes et à la réponse à l’email dans les 10 minutes – quelle que soit l’heure. La plupart des missions freelance qu’on me confie concerne des rédactions de contenus optimisés pour le référencement naturel et des stratégies de marketing de contenus et / ou de présence sur les réseaux sociaux. Mon cas s’est même aggravé depuis que j’ai décidé d’apprendre à communiquer avec des développeurs dans leur langue et que je me suis même mis dans la tête de gérer mes sites de A à Z. En d’autres termes, je suis bien loin d’être une phobique de l’Internet mondial.

Pourtant, oui : Capsule, à ce jour (et hors quelques phases de doutes), je ne l’imagine que sur papier. Je l’imagine d’autant plus sur papier que le web, j’y passe la majeure partie de mes journées.

En bref, du coup, je sais que

  1. Il est extrêmement difficile (et de plus en plus difficile) d’attirer l’attention d’un internaute : l’internaute surfe, il navigue de page en page, et il y a désormais tant de contenus en ligne que cette offre dépasse la demande. Dès lors que la logique est de payer pour être lu, comment faire payer pour être lu ?
  2. Il est bien plus compliqué de monétiser un site Internet, quelle que soit sa qualité, qu’un objet physique : le papier se différencie au moins par sa matérialité de tout ce qui se trouve en ligne. Si le web libère des contraintes de nombres de signes, il impose de facto une contrainte de longueur, en incitant au court et/ou à l’image, dans la mesure où un lecteur reste bien rarement plus de cinq minutes sur une page – et en ce qui me concerne, il s’agit de réagir au survol de l’info, non de l’alimenter.
  3. En ligne ou hors ligne, il faut choisir : en 2014, proposer le même contenu en ligne et hors ligne n’a aucun sens – et si les deux existent, ils doivent être envisagés de manière complémentaire.
  4. A chaque usage, son contenu et son support, et le papier, reçu chez soi, sans « oubli » possible, est pertinent pour un récapitulatif de sujets d’actualités destiné à une personne qui aurait passé un mois sur la lune (ce qui inversement, ne serait pas nécessairement le cas pour de l’actualité chaude, par exemple).

1 – Il est extrêmement difficile (et de plus en plus difficile) d’attirer l’attention d’un internaute

L’internaute surfe, et le terme n’est pas anodin : vous en faites l’expérience tous les jours, vous naviguez de page en page, de lien en lien, êtes avant tout attiré par une image, souvent par le petit commentaire d’un de vos contacts sur les réseaux sociaux en accompagnement d’un lien partagé (sur lequel vous ne ressentirez pas nécessairement le besoin de cliquer pour liker). « C’est scandaleux ce petit chien tout maigre abandonné par ses maîtres, le monde doit savoir » / « Oh, ça me fait penser à la dernière fois que Truc a dit ça, t’as vu Truc, c’est trop toi » / « Ce girl band essaie de continuer à chanter pendant un orgasme« 

Que celui qui n’a jamais passé une, deux ou trois heures à tuer son temps sur YouTube ou Facebook (Wikipedia pour ceux qui n’avoueront jamais) en se faisant (encore) avoir par la malédiction magie du contenu à gogo, me jette la première pierre. 

Comme je le soulignais ici, finalement, s’il n’y a pas plus efficace que le web en termes d’actualités chaudes, nous sommes tous des infidèles, nous lisons des sujets avant de lire des médias, et notre support, c’est notre écran, ou plutôt nos écrans – à quelques exceptions près, pour ne pas sous-estimer le pouvoir de certaines communautés, et encore davantage la fidélité des lecteurs du blog qui aura su convaincre par sa pertinence, son ton, en bref, son identité.

Alors, comment attirer l’internaute vers son contenu ?

La première technique consiste à se contenter du titre facilement partageable fédérateur. Les mots et expressions clés ne sont pas nouveaux. « Scandale », « nouveau », « choc », « incroyable », « extraordinaire », « vous n’en croirez pas vos yeux », « j’ai pleuré », « ne cliquez surtout pas », etc. + thème passe-partout menant à un contenu de type séries d’images ou vidéo – petits chats, bébé, parisiens, français, bobos, geeks, Instagram, la vie, perte de poids… vous avez le choix: humour, sexe, petits plats, son ou people du moment ; encore faut-il être TRES inventif, la concurrence est rude sur ce créneau. Et pour informer, on repassera.

La deuxième technique consiste à trouver un juste équilibre entre information utile et divertissement. Encore faut-il se rendre visible pour permettre à l’internaute de découvrir ce contenu, et c’est là que le bât blesse :

  • les audiences des pages Facebook sont désormais monétisées (il faut payer pour être visible dans le fil d’actualité de ses fans),
  • et les algorithmes de référencement naturel sur les moteurs de recherche (permettant de se retrouver bien placé dans les recherches Google, pour les novices) changent tellement régulièrement que le seul moyen de s’assurer de figurer parmi les premiers résultats est de dépenser de l’argent en annonces payantes (et en amont, en choix de mots et expressions clés pour les requêtes sur lesquelles positionner ces annonces).

Vous le savez : il y a trop de contenus, tout simplement parce que n’importe qui peut en produire et en mettre en ligne très facilement. Et ces contenus ne sont pas tous mauvais – bien au contraire.

La mauvaise nouvelle, c’est qu’un excellent contenu ne suffit pas du tout à attirer le lecteur, et vous devrez de toutes façons dépenser de l’argent pour qu’il puisse ne serait-ce qu’avoir la possibilité de le voir, avant d’être éventuellement attiré, et donc d’y accéder dans l’immense flot de contenus (bons, moins bons, mauvais) auquel il est confronté quotidiennement – notamment les nouvelles et liens recommandés de son fil d’actualité sur Facebook ou Twitter.

Allons-y pour la super mauvaise nouvelle (qui n’a rien de neuf, hein) pour ceux qui souhaitent diffuser de l’info en ligne : dans le parcours de l’internaute, vous êtes aussi en concurrence directe avec le marketing par contenus* sur le créneau « info utile / divertissement »Mea culpa, je participe moi-même à de telle stratégies de contenus en ligne.

La super super mauvaise nouvelle, c’est que votre concurrent direct, le marketing par contenus, certains de ses spécialistes n’y croient plus. Certes, cela peut aussi être une excellente nouvelle, indiquant que les marques devraient peu à peu moins investir le web de leurs flots de textes et d’images, permettant à moyen ou long terme aux « vraies » info de remonter dans les moteurs de recherche. Le hic, c’est que comme tout le monde, pour être vues, les marques doivent non seulement produire du contenu, mais aussi accorder une part de leur budget à le rendre visible – et qu’à ce jeu-là, seuls les gros (budgets) peuvent gagner, et on irait plutôt vers une plus grande uniformisation du contenu.

En bref, comme l’explique très bien Stéphane Bureau sur Mercatik ici : chacun paye déjà ses lecteurs pour qu’ils lisent ses contenus. 

Dans l’univers du marketing de contenu, les prix ne peuvent pas baisser puisque le contenu est proposé gratuitement. Son prix est donc à zéro. Le coût de sa production en revanche est loin d’être nul. Il augmente même considérablement. Et c’est là que tout se complique ! (…)

Les contenus disponibles gratuitement augmentent à un rythme presque risible. En fonction des études consultées, il apparaît que le volume global de contenus disponibles sur le web double tous les ans environ. En revanche, le temps que les lecteurs peuvent consacrer à ces contenus est limité.(…)  chacun d’entre nous atteint rapidement un seuil au delà duquel il n’est plus possible d’aller. Ce seuil est aujourd’hui atteint par la grande majorité d’entre nous. Nous avons un sérieux problème d’offre et de demande. (…)

Si je devais payer mes lecteurs 500 euros par semaine en 2009 pour être lu, je dois bien les payer 1500 euros aujourd’hui. La pression exercée par le Content Shock ne me donne pas le choix : je dois créer plus et mieux afin de garder l’attention de mes lecteurs. L’année prochaine, il me faudra certainement payer 3000 euros par semaine pour simplement garder mon lectorat. »

Certains ajoutent à cette analyse qu’un contenu fantastique non partagé ne vaut pas grand chose, et que le « content shock », ce point où le contenu est vraiment bien trop volumineux face à la demande,  rend surtout les médias sociaux plus importants que jamais. Pourquoi pas. Il reste qu’il faut toujours payer à un stade ou un autre pour le rendre visible.

Le problème de base demeure : dès lors que la logique est de payer pour être lu, comment faire payer pour être lu ? 

Monétiser un média en ligne est un cauchemar.

2 – Il est bien plus compliqué de monétiser un site Internet qu’un objet physique

Le voilà, l’internaute a atterri sur votre page ! Un petit miracle, vous avez réussi à l’attirer malgré les milliards d’autres pages sur lesquelles il aurait aussi pu cliquer !

On ne panique pas, tout va bien se passer.

Ah non, flûte, il est déjà reparti…

  • Option 1 : votre contenu ne correspondait pas à sa recherche ;
  • Option 2 : votre contenu correspondait à sa recherche mais vous n’êtes pas parvenu à le convaincre de le consulter en entier, encore moins de poursuivre sa navigation sur votre site ;
  • Option 2 bis: vous l’avez découragé avec une fenêtre qui s’est ouverte pour lui demander de s’inscrire à je ne sais quoi ou une pub géante qui a jailli d’on ne sait où… (c’est beau, d’avoir tant confiance dans la qualité de son contenu qu’on s’autorise le luxe d’emmerder ceux qui souhaiteraient le consulter ) ;
  • Option 3 : il est tombé sur une page qui lui demandait de payer pour accéder à votre contenu (le fameux paywall, on vous aura prévenu)

Une fois que vous êtes parvenu à créer votre contenu, le rendre visible et même à attirer votre lecteur, quelle stratégie adopter pour faire en sorte

– au pire, qu’il vous rembourse ce que vous a coûté le fait de l’amener jusque-là,

– au mieux, qu’il vous permettre de réaliser un bénéfice reposant sur ce contenu ? 

Dans les grandes lignes, vous avez le choix entre modèle publicitaire et modèle marchand (dans la plupart des cas, système d’abonnement payant).

S’agissant du modèle publicitaire, il ne peut fonctionner que si vous avez une certaine audience à faire valoir à de potentiels annonceurs.

Et s’il a commencé à fonctionner, il ne peut continuer à faire entrer du chiffre que si vos lecteurs sont atteints par ces publicités, qu’ils les voient et surtout qu’elles aient un effet sur eux – en tous cas, que l’annonceur continue d’y croire. Or quel oeil d’internaute n’est pas encore habitué à ignorer les publicités de toutes parts pendant sa navigation ? …

Des petits malins se sont donc dits qu’ils allaient nous forcer à les regarder, via des écrans publicitaires insérés en pleine page au moindre clic, ou précédant les vidéos que nous regardons. Oui, ça vous agace, moi aussi.

L’autre option consiste à placer des produits et services dans le contenu lui-même, de sorte que le lecteur consulte un contenu mi-informatif, mi-publicitaire sans trop le savoir – ou en jouant le jeu, en prétendant n’avoir rien vu. Mais en termes d’indépendance éditoriale, même si certains s’en sortent très bien, on a vu mieux.

La pub, donc, c’est pas gagné, en tous cas pas avant un certain temps.

L’alternative aux revenus publicitaires, ou le complément pour ceux qui combineraient les deux modèles, c’est l’abonnement payant, via un système imposant de payer pour consulter tout ou partie d’articles et autres contenus en ligne : le paywall

Comme je l’évoquais ici, cette alternative est le choix du journal l’Opinion (6,90 sans engagement de durée, par exemple), site sur lequel l’internaute non abonné a seulement accès aux titres des articles, aux « Rendez-Vous vidéo », aux blogs et le graphique du jour. C’est aussi le choix de nombreuses versions en ligne de quotidiens (Les Echos, Le Monde, le New York Times, etc.).

Je me répète (c’est pédagogique):

Un récent sondage britannique souligne l’énorme décalage à ce sujet entre lecteurs-consommateurs et professionnels du secteur: seuls 8% des premiers trouvent un attrait (un intérêt? :) ) aux options payantes des sites d’informations, tandis que 56% des seconds pensent que les paywalls sont le futur des actualités en ligne.

Et je me répète encore :

A la limite, un modèle freemium (gratuit, puis payant) permettant au lecteur de se débarrasser de la publicité sur le site en payant son abonnement, pourquoi pas.

A la limite (bis), le modèle suggéré de « media ID », permettant d’accéder grâce à son abonnement payant et son identifiant unique à tout un ensemble de ressources  en ligne partenaires entre elles, pourquoi pas.

A la limite (ter), un soft paywall très discret, de nature à susciter l’envie voire l’urgence de s’abonner plutôt qu’à poser une contrainte de lecture, ou l’art de la séduction en ligne, pourquoi pas.

(…) proposer en 2014 un contenu en ligne qui ne puisse pas être largement diffusé et partagé est véritablement se tirer une balle dans le pied: à l’époque du « je suis ce que je partage », que penser du contact qui partage un contenu auquel on n’aura pas accès faute de sortir sa carte bleue? 

Qu’il se fout de nous. Oui, c’est un peu là où je voulais en venir.

Depuis ce billet, j’ai pu notamment discuter Maxime Lelong (8e Etage), et Antoine s’est abonné à MediaPart (et en est très content). Et je maintiens ma position, même si, en particulier, le modèle de 8e Etage me semble très malin et respectueux de l’esprit du web comme de la ligne éditoriale de ce pure player : le contenu devient payant une fois qu’il a été partagé un certain nombre de fois, autrement dit qu’il a démontré l’intérêt qu’il suscite.

Il y aurait donc encore des subtilités à explorer, même si elles relèvent à mes yeux de « l’art de la séduction en ligne », un système d’abonnement similaire à celui que je verse volontiers à Spotify chaque mois pour ma musique et probablement bientôt à Netflix pour des films.

Time To Sign Off marche très bien de son côté avec un modèle publicitaire… mais on parle de cinq minutes par jour, d’instantanés, de billes pour les conversations du soir – pas exactement l’objectif ou le modèle de Capsule.

Et pour de l’information, lorsqu’il s’agit prendre le temps de comprendre ? Qui prend le temps de quoi que ce soit sur Internet ? 

Mediapart fait un excellent travail, certes… mais qui le lit quotidiennement de bout en bout ? Qui a ce temps-là, prend ce temps-là ?

Vous me direz peut-être « oui, mais il y aussi les kiosques numériques, comme E Presse, et Google s’apprête aussi à lancer le sien ».  Certes, ce sont de très bonnes pistes. 10 euros par mois pour 15 journaux et magazines, c’est alléchant.

C’est alléchant quand on a un iPad ou autre tablette, oui.

C’est surtout alléchant pour quelqu’un qui est avide d’informations, personne que Capsule ne vise a priori pas.

Vous me direz peut-être « oui, mais il y a aussi les initiatives de presse à la carte, dans lesquelles le lecteur ne paye que ce qu’il a envie de lire avec un budget défini au préalable ». C’est une excellente piste aussi, pour d’autres titres, sans aucun doute.

Mais quand ce qu’on conçoit est d’ores et déjà une sélection collaborative, avec tous les doutes que nous avons sur la capacité du lecteur à être rédacteur en chef, quel intérêt de proposer d’en extraire une sous-sélection « à la carte »?

Je me souviens de Cyrille Franck, répondant à ma question « Quelle idée vous faites-vous de la complémentarité entre les supports web et papier? » :

Je dirais d’abord s’intéresser de près aux usages de leurs lecteurs : qui sont-ils, que lisent-ils, de quelle façon, pour quels motifs. Cela déterminera tout le reste : la ligne éditoriale, les formats, les supports à privilégier, le modèle économique (que faire payer, combien, de quelle façon).

Et quand je vois ce que sera Capsule, je me dis que le web peut difficilement répondre à la problématique de nos futurs lecteurs.

Finalement, sur une sélection de sujets en formats longs (regardez ce billet : difficile à lire en ligne, non ?) et visant le lecteur qui décroche volontiers de l’information, un objet physique est bien plus facile à prendre en main, à parcourir, et logiquement, à monétiser. Et par « monétiser », je ne parle même pas encore de profit : l’équilibre plutôt que des pertes qui s’accumulent sans fin, ce serait déjà pas mal.

Le web libère des contraintes de nombres de signes, mais impose de facto une contrainte de longueur, de format, dans la mesure où un lecteur reste bien rarement plus de cinq minutes sur une page. Le papier se différencie au moins par sa matérialité de tout ce qui se trouve en ligne. On ne risque pas d’oublier de le consulter, il est là, dans la boîte aux lettres, puis dans la pièce.

Et en ce qui me concerne, il s’agit de réagir au survol de l’info, non l’alimenter.

3 – En ligne ou hors ligne, il faut choisir (ou compléter)

Comme je le disais dans un précédent billet

La plupart des mooks ne proposent ni version numérique (hors aperçu du sommaire et de l’édito), ni contenu de la version papier en ligne, qu’il s’agisse de contenu librement accessible ou réservé aux abonnés. Le contenu éditorial est ainsi réservé au papier, le site Internet constituant avant tout une vitrine de la revue.

Avant cela, je précisais, au sujet de l’offre des sites d’information en ligne :

Le Web n’est pour autant pas nécessairement une panacée: le site d’information Rue 89, appartenant depuis début 2012 au Nouvel Observateur, est toujours en perte… tandis que son concurrent Mediapart recense 84 000 abonnés (à mi-mars 2014) et a réalisé l’an dernier 900 000 euros de bénéfices pour 6,8 millions de CA.

D’ailleurs, selon une étude One Global / Audipresse Médiamétrie du 9 avril dernier, seuls 38% des lecteurs des 71 grands titres de presse lisent sur support numérique; mieux encore, 57% des lecteurs de presse écrite lisent seulement sur support papier, 22% consultent uniquement le site Internet, 4% (un tout petit 4%!) uniquement les versions mobiles. Enfin et surtout, 17% en moyenne sont qualifiés de dupliquants, autrement dit lisent sur au moins deux supports différents – l’ère du « multireading », en somme.

Or, quand on lit sur plusieurs supports, quel intérêt d’y trouver la même chose ?

Le web permet des possibilités infinies en termes de liens, d’animations, de multimédia… autant de choses que le papier ne peut pas permettre. Inversement, le papier, parce qu’il est « fini », évite d’être distrait dans son parcours de lecture, tandis que tout sur le web appelle à la distraction et à la déconcentration, au zapping, au surf, au nouveau clic.

Lors de ma rencontre avec Gérald, et un peu avant cela, en découvrant le principe du webdoc avec Antoine, je me suis interrogée : peut-on donc ainsi prendre le contre-pied de la vitesse sur le web en y insufflant de la lenteur ? Peut-on distraire suffisamment l’internaute tout en maintenant son attention au sein d’un parcours narratif sur un site donné ? En bref, quelles opportunités le slow journalism, le journalisme lent, peut-il saisir en ligne ? 

A vrai dire, si ces objets multimedias sont très beaux, leur présence est très éclatée sur le web, et ils se confrontent aux mêmes difficultés que n’importe quel contenu en ligne, avant même de savoir s’ils peuvent ou non retenir l’internaute : celle de devoir payer pour devenir visible. Qui, finalement, les regarde ? …

Quoi qu’il en soit, si je découvre peu à peu de belles choses en ligne, je ne parviens pas encore à être convaincue de l’opportunité du web pour Capsule, en tous cas pas à titre principal.

Sauf à faire peu à peu ce qu’on appelle désormais du « journalisme de stock », problématique qui rejoint mon dernier argument : à chaque contenu, son support.

4 – A chaque usage et chaque contenu son support

En 2009, le pure player Rue89 lançait son hebdomadaire papier, issu du site. Echec. Je ne mentionnerai que celui-ci pour insister sur mon dernier point : un contenu est adapté à un usage donné et un support donné, et rien n’empêche de rendre différents contenus et différents usages et supports complémentaires.

Par exemple, le web est parfaitement adapté à toute démarche collaborative : la réaction peut être très rapide, la réponse à la réaction également, le dialogue possible instantanément.

Le web est aussi adapté à l’actualisation des informations, et en ce sens, je suis profondément heureuse de découvrir chaque nouvelle initiative de « journalisme de stock » (dont les grands principes sont précisément les nôtres). Par opposition au journalisme de flux, ce journalisme propose de « découper, creuser, approfondir, décortiquer, voire anticiper un sujet en utilisant toute la panoplie des nouveaux outils numériques » au lieu d’être contraints pour « remplir l’espace de fournir tous les jours d’autres infos qui chassent les autres, sans perspective, sans suivi, avec peu de contexte ».

Il reste que mon obligation est de revenir à Capsule, son usage, son contenu, pour déterminer le support adapté.

Notre volonté est

  • d’une part, celle de la capsule temporelle, la capture de l’actualité d’une période donnée : le meilleur support pour ce faire est un support fini, sans modification ou altération possible, à savoir le papier ;
  • d’autre part, celle de répondre à un besoin clair : celui de reconnecter avec l’actualité sans le vivre comme une contrainte ou une obligation, mais comme un moment de détente, de plaisir… et de disponibilité d’esprit très difficile à avoir en ligne.

Oui, nous pourrions lancer une webtv. Oui, nous pourrions faire un site magnifique. Il reste que ces onglets dans nos navigateurs, on les ferme trop facilement, on les oublie trop facilement.

Le papier, il est là, physiquement présent. Et maintenant qu’il est là, tu vas l’ouvrir.

Bien sûr, il y a un site Internet, celui-ci, ne serait-ce que pour pouvoir le temps venu s’abonner à cette version papier. C’est aussi une opération transparence sur la construction du magazine. Ce sera ultérieurement des contenus additionnels, complémentaires de la version papier, très probablement, nous y réfléchissons.

Mais il n’y aura pas ici de duplicata de la version papier, pas de « version en ligne » : cela n’aurait aucun sens pour nos lecteurs, qui ils sont, ce qu’ils lisent, de quelle façon, et pour quels motifs.

Qu’en pensez-vous :  si fou, le choix du papier ?

* « L’objectif de la création de contenus (« marketing de contenu » ou content marketing, dit encore branded content pour « contenu de marque ») sur un site web est de communiquer pour vendre. Plus précisément, elle vise à améliorer son référencement sur les moteurs de recherche (ce qu’on appelle le SEO, comprenant notamment les techniques de link building pour obtenir des liens sur d’autres sites pointant vers le vôtre), augmenter le trafic de ce site, et plus largement inciter les internautes à visiter ce site, à les fidéliser, et à faire en sorte qu’ils passent de visiteurs à clients, c’est-à-dire achètent les produits ou services proposés (ce qu’on appelle l’inbound marketing). » Source En 20 lignes

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Fondatrice de Capsule, curieuse, stakhanoviste, entreprenante et enthousiaste

7 Responses

  1. […] magazine papier également présent sur le web. Comme tu t’en doutes, cette problématique m’intéresse beaucoup en ce moment, web versus papier. Qu’est-ce qui t’a décidé à passer au papier […]

  2. […] c’est le présent qu’on fuit. Une étude montrait il n’y a pas très longtemps que la plupart des articles « likés » n’étaient pas même consultés. Qu’on aimait la percussion des titres, sans doute, l’illustration qui les […]

  3. […] 9 euros par mois », me signalait Antoine. Oui, mais beaucoup d’informations sont disponibles gratuitement en ligne, et Médiapart est un pure player qui fournit de l’information sur une base quotidienne. Nous […]

  4. […] création progressive du titre papier, ce qui comprend les réflexions et décisions sur la ligne éditoriale, les rubriques, les […]

  5. […] ailleurs,  je n’aurai a priori pas trop à lutter sur l’intérêt du format de Capsule : Doctissimo, également propriété de Lagardère Active, a diversifié ses supports en 2013 avec […]

  6. Bonjour,

    Je sais que cet article date un peu, mais je viens de découvrir votre site. C’est très intéressant, pour ma part le papier, notamment magazine, à un certain cachet que j’adore. Et à l’inverser, je pense qu’il y a un public, une niche probablement, qui est toujours attiré par le papier.
    Pour lire l’actualité différemment, loin du « survol de l’info » comme vous le dites.
    Mon objectif est de publier un magazine de société « Hip-Hop’ avec des reportages à l’ancienne. En attendant, je vis avec mon temps quand même, réseaux sociaux oblige, je travaille dans la communication!

    • Merci beaucoup pour votre retour !
      Je prends le temps salutaire d’une bonne réflexion avant de reprendre Capsule en effet, je pense aussi qu’il y a de quoi faire – avec de nombreuses questions en suspens sur le format, le financement, etc.
      Après un peu plus d’un an de pause, j’ai pu voir aussi des initiatives proches naître et mourir, j’observe, nous verrons bien :)
      Bon courage à vous !

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