#28 « Les journalistes sont encore des gens intelligents, qui ont un esprit de réflexion et de curiosité, et qui sont censés se poser des questions quand ils voient des choses qui les surprennent » -Entretien avec Maxime Lelong, cofondateur et rédacteur en chef de 8e étage

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Entretien téléphonique réalisé le 13 mai 2014 – 21 minutes 

Maxime Lelong 8 Etage
Maxime Lelong

Aurélie Daniel: Commençons par te présenter. Tu es journaliste et photographe, a pu travailler la version française de Vice puis pour M, le magazine du Monde, et tu as cofondé 8e étage, magazine numérique d’information lancé début mars, avec Guillaume Bernillon.

Quand et comment t’es-tu décidé à lancer cette aventure ?

Maxime Lelong: La réflexion de base est venue alors qu’on était en troisième année d’école de journalisme (on a tous été diplômés en juin l’année dernière) pendant qu’on faisait ce qu’on appelle l’Intensive Web: on avait une semaine pour créer un pure player de A à Z (ndlr: un site d’information entièrement en ligne) et on s’est mis dessus pendant cinq jours qui correspondaient à la semaine de la Fête des Lumières à Lyon. On a donc lancé un pure player qui s’appelait Luminews, sensé parler du côté obscur de la Fête des Lumières, et on s’est tapé tout ce qui ne fait pas plaisir aux Lyonnais et tout ce dont on ne parle pas pendant cette fête, à savoir les ordures et les éboueurs qui viennent à 4 heures du matin pour nettoyer tout ce que les touristes ont balancé par exemple. En bref, on a monté ça de A à Z avec un logo, on a pris un nom de domaine puisqu’on voulait avoir notre site Internet, etc. On a vraiment créé un média en 3 jours, ce qui est vraiment stimulant.

Puis à la fin de cet Intensive, après s’être engueulé à maintes reprises et avoir géré les crises existentielles de tout le monde, on s’est retrouvé et on s’est dit « c’est quand même cool de monter un projet comme ça, de monter une ligne éditoriale, de fédérer un lectorat, de s’occuper aussi de la comm’, etc., c’est un truc vraiment sympa, imaginez si on faisait ça quand on aura fini nos études ».

Après, on est tous parti en stages, tous dans des médias plus ou moins prestigieux. Guillaume est parti chez CIBL au Canada, qui est la plus grosse radio communautaire du Canada, il a décroché le prix du reportage là-bas parce que c’est un excellent journaliste. Moi je suis parti chez Vice, puis j’ai été au Monde. Alexandre aussi, qui a beaucoup fait partie de l’aventure au début et moins maintenant, a fait un stage à l’Express, un autre au Figaro, un autre au Dauphiné… On est tous allé dans les médias dans lesquels on a voulu aller pendant nos trois ans d’école, en se disant « bon, on a fait avant d’autres trucs » (j’ai fait aussi Alsace 20, qui est une petite télé alsacienne, par exemple) « et on attend la 3ème année pour aller dans les grands médias ». Et en ressortant de ces stages, on a réalisé qu’on n’avait pas été des stagiaires photocopieuses, qu’on avait bossé comme les autres journalistes de la rédaction… mais que notre vision du journalisme n’y était pas complètement représentée.

C’est hyper bizarre en fait : dans les conférences de rédaction, quand tu proposes un sujet, on te dit « ah oui mais non, ça on ne peut pas le traiter en premier, on va attendre qu’Untel le sorte et on le traitera ensuite », il y a une espèce de hiérarchie très très pesante. Surtout on avait l’impression, parce qu’on est pour le coup on est vraiment des enfants du web, qu’ils tous complètement à côté de la plaque et qu’on ne peut pas espérer prendre le virage numérique en faisant ce qu’ils font.

Bon, à part au M, je tiens à le préciser.

Justement, quels souvenirs, bons et mauvais, conserves-tu de tes expériences pour M et Vice ?

M a été une super expérience pour moi, et il y a énormément de choix éditoriaux faits à 8e étage qui découlent de mon passage au M. C’est un magazine qui est pour moi le meilleur magazine en France actuellement, c’est pour ça aussi qu’ils gagnent prix sur prix – pendant que j’étais en stage là-bas, toutes les semaines il y avait un pot pour célébrer un prix qu’on avait gagné, c’était juste incroyable. Et c’est très marrant, parce que ce sont des journalistes, des correcteurs et des chefs de service qui ont entre 45 et 55 ans, mais qui réfléchissent comme des jeunes, et qui disent « t’as vu ce qu’a dit Machin sur Twitter hier soir? ». Et parmi eux, tu as des mères de famille qui à 16h30 sortent le thé et les petits gâteaux. C’est hyper cool d’avoir ce décalage phénoménal, alors que j’avais bossé avant chez Vice et qu’il y en avait encore là-bas à considérer que Twitter, c’est de la merde.

Vice, ce sont de très bons souvenirs dans le sens où cela m’a appris ce que c’était que de bosser dans un réseau international. Vice France est une petite rédaction de Vice Monde, et à côté de ça on est dans l’ombre de Vice US qui fait des choses sur HBO. Vice, aux Etats-Unis, c’est considéré comme la CNN des jeunes, c’est-à-dire que quand tu vas dans la rue et que tu dis que tu bosses pour Vice, les jeunes se mettent à genoux devant toi et te disent que tu es leur idole. Je me souviens que j’ai été faire un reportage en Belgique pendant que j’étais chez Vice France, et quand j’ai parlé à des Allemands en leur disant que je bossais chez Vice, ils m’ont demandé s’ils pouvaient me serrer la main.

En France, ce n’est pas du tout ça, parce que ça n’a pas encore eu le temps de prendre assez d’ampleur. Et puis tout cela était avant que Vice News soit lancée. N’hésite jamais à aller regarder des documentaires Vice News, je te conseille vraiment de le faire, tu ne regarderas plus jamais ton JT de la même manière. Clairement, Vice News a mis à l’amende absolument tous les types de reportages journalistiques vidéo qui étaient faits jusque-là. Ils font du journalisme cinéma en fait : toutes les informations sont vérifiées, mais c’est monté comme un film avec des climax, du suspens, etc. C’est une nouvelle forme de journalisme qui est hyper intéressante.

J’ai fait aussi beaucoup de traductions chez Vice, et même si ce n’était pas méga intéressant, cela m’a appris énormément de choses, entre autres en ce qui concerne la langue française – d’ailleurs en sortant de chez Vice je ne faisais absolument plus aucune faute d’orthographe ou de grammaire, or mine de rien même un journaliste qui a 20 ans d’expérience fait encore régulièrement des fautes.

Au M, c’est différent. Ce que j’en ai vraiment retiré, c’est ce qu’on fait dans les brèves chez 8e étage, c’est-à-dire trouver l’info dont les autres n’ont pas parlé. M a le quotidien du Monde derrière, donc il ne peut pas parler d’un sujet qui aurait été abordé par Le Monde, par le Monde Diplomatique, par Le Monde des Religions, par les suppléments Eco, Société, etc. Comme en plus Le Monde est quand même une rédaction à la base de plus de 200 journalistes, les mecs au M se disent que les seuls trucs dont ils peuvent parler sont des trucs dont aucun d’eux ne parle, tout en sachant qu’il faut que cela puisse intéresser les Français.

C’est exactement ce qu’on fait dans les brèves 8e étage, on parle des sujets dont aucun autre média ne parle. Toutes les semaines, ma petite récompense, c’est de recevoir le M et de regarder dans la rubrique pour laquelle je travaillais quand j’étais là-bas quel(s) sujet(s) on a fait en commun.

Mais du coup, tu penses que tu n’aurais pas monté 8e étage si tu étais resté au M, non?

Euh… il y a des chances ouais (rires).

En fait, je trouve que c’est bien cool d’entendre un jeune journaliste dire en 2014 « j’ai aimé bosser dans un mag », et même « j’ai aimé bosser chez Le Monde », j’ai l’impression que c’est un discours hyper rare

Oui, mais c’est pas n’importe quel mag aussi. Et c’est vrai que si Jean-Michel Normand, qui était mon chef de service, m’avait dit à la fin de mon stage « tu restes »…

De toutes façons, tu sais quoi, va trouver un journaliste en France qui dira « si on me propose un poste au Monde, je refuse ». Il y a encore UN journal qui tient plus ou moins la route en France, c’est Le Monde, malgré les départs en ce moment. Mine de rien, sur l’information et même s’il y a eu des hauts et des bas, ils sont toujours quand même hyper bons et ça reste une référence.

Dans n’importe quelle rédaction dans laquelle j’ai pu bosser, quand on ne savait pas comment écrire un mot ou comment mettre une ponctuation, on disait « va regarder comment ils font sur Le Monde ». Donc effectivement, si on m’avait proposé un poste au M, je pense que j’aurais accepté, c’est sûr.

Pour revenir à 8e étage, vous annoncez dès la page d’accueil que “8e étage est un magazine numérique d’information dont la rédaction considère que les sujets importants ne sont pas seulement ceux en Une des médias traditionnels”, que votre objet est dedifférencier l’information de l’actualité”. La charte éditoriale de 8e étage annonce par ailleurs que vous cherchez à dévoiler chaque jour “une information différente et indépendante de celle relayée par les médias traditionnels.”

Quel était le constat que départ, en particulier quelle différence fais-tu, en somme, entre information et actualité ?

Tout cela peut presque se résumer par le problème des agences de presse, en tous cas dans toutes les rédactions dans lesquelles je suis allé, pareil pour Guillaume et Alexandre. Alexandre en parlait très bien à l’époque parce qu’il avait bossé au fil du Figaro: le fil, c’est que tu es vraiment devant l’ordinateur AFP,  tu as les dépêches qui tombent, en jaune c’est pas important, en orange c’est une alerte, etc. (moi je ne l’ai jamais fait, je ne sais plus, mais voilà, tu as l’idée). Ce qu’on dénonce un peu par là, c’est qu‘aujourd’hui, en France, avec l’AFP, AP et Reuters, l’information est dirigée par ce que les agences de presse considèrent comme des sujets importants ou non.

Quand on dit qu’on différencie l’actualité de l’information, c’est que pour nous ce n’est pas parce qu’un sujet fait l’actualité que c’est une information importante.

Je ne peux qu’approuver

Tu vois, on a réfléchi à la ligne éditoriale à l’époque de l’affaire Leonarda. Dans toutes les rédactions de France, on va alors te dire « voilà, en ce moment le sujet c’est Leonarda, essaie de trouver un angle qui n’a pas été abordé par les autres médias ». La plupart du temps, quand tu as trouvé ton angle et que tu as écrit ton papier, il y a déjà un autre média qui l’a sorti, puisque de toutes façons toutes les rédactions réfléchissent comme ça.

Nous, on s’est dit que ces sujets, on ne les traiterait pas – Leonarda, on ne l’aurait pas traité. On ne prend pas le risque de tomber sur un angle qui a déjà été fait par un autre. On va juste traiter des sujets qui n’ont pas été traités par d’autres journaux, et comme ça on est sûrs de ne pas se retrouver à faire la même chose que d’autres.

A cet égard, 8e étage fait le pari de la transparence, notamment “pour instaurer des échanges privilégiés et restaurer la confiance abîmée par certaines dérives de la presse actuelle”.

J’ai lu que vous mentionnez notamment l’absence de vérification des sources et le manque de journalisme de terrain, mais plus largement, de quelles dérives s’agit-il ?

Pour moi, la principale dérive est que l’information est « régulée » par les agences de presse. C’est quand même tragique qu’aujourd’hui, si Le Monde met un sujet en Une, ce sujet sera en Une ou en deuxième page du Figaro, et dans Libération soit il sera en Une, soit en page 2 aussi. Aujourd’hui, acheter trois quotidiens ne sert à rien, tous font la même chose, et le pire, c’est qu’il y a de plus en plus de papiers d’agences directement dans les quotidiens: en plus d’être les mêmes sujets, ce sont exactement les mêmes phrases, c’est du copier-coller pour remplir les pages à partir des abonnements aux agences.

C’est ce qui fait que les lecteurs se détachent de la presse, parce qu’ils lisent la même chose partout.

Le gros problème aussi, c’est que du coup quand il y a un journal ou l’AFP qui dit une connerie, tout le monde la reprend, c’est-à-dire qu’il n’y a plus qu’une seule source d’information.

Et comment parvenez-vous ou souhaitez-vous parvenir à éviter ces dérives chez 8e étage ?

A mon avis, la solution pour ne pas tomber dans ces dérives, c’est de faire abstraction du travail des agences et de redonner au journaliste la place qu’il a à la base, c’est-à-dire quelqu’un qui réfléchit. Ce que je dis à mes journalistes,  » les sujets que je veux que vous me proposiez, je veux que ce soit des sujets qui vous sont venus à l’idée par votre simple esprit de réflexion ». Je me balade dans la rue, je vois quelque chose, et je me dis « mais tiens, ça au fait, comment ça se passe ? ». J’estime quand même que les journalistes sont encore des gens intelligents, qui ont un esprit de réflexion et de curiosité, et qui sont censés se poser des questions quand ils voient des choses qui les surprennent.

Les meilleurs sujets qu’on fait, ce sont des contributeurs qui m’appellent en disant « j’ai un pote qui m’a dit ça en soirée, je me suis renseigné, j’ai appelé tel syndicat et il s’avère qu’effectivement ça se passe comme ça ».  A la base, c’est juste « un pote qui lui a dit que ». Et là où n’importe quel autre journaliste aurait dit « oui bon ben c’est bon, c’est une conversation privée, on s’en fout », le bon journaliste, il se dit « et si c’était vrai, ça pourrait faire un bon sujet ».

Vous vous reconnectez à la réalité, en somme, vous vous reconnectez avec vos potentiels lecteurs.

C’est ça ! Pour moi, les meilleurs sujets viennent vraiment du « tiens, j’ai mon oncle qui travaille là-dedans et qui m’a dit ça », et c’est comme ça qu’on arrive à faire des sujets déjà, qui intéressent les gens, puisque si la personne en question a retenu ça, c’est que ça l’a interpellée, et en plus des sujets qui sortent de nulle part, puisqu’ils viennent de l’humain, de la personne qui a vécu quelque chose ou qui a entendu quelque chose.

Et à tes yeux du coup, qui parvient à faire ça ? Plus largement, quels médias (en ligne ou non) parviennent selon toi à restaurer la confiance de leurs lecteurs ?

Comme beaucoup de journalistes, j’ai quand même beaucoup d’admiration pour Médiapart, parce qu’ils arrivent à faire ce boulot de recherche constante de la vérité.

Bon, après, je ne les mets pas non plus sur un piédestal, il y a beaucoup de choses qui me dérangent un peu de temps en temps, par exemple, il y a énormément d’égocentrisme, énormément de « nous faisons ça et personne d’autre ne le fait, nous sommes les meilleurs, nous sommes les seuls », ce qui m’énerve un peu. Pour moi, le journaliste n’est pas censé se mettre en scène ou en avant et dire « je suis le meilleur, c’est moi qui sauve la France, c’est grâce à moi qu’il y a une pédagogie de l’information ». J’ai entendu Edwy Plenel l’autre jour qui disait que le journaliste est censé être l’instituteur de la démocratie. C’est vrai, mais comment dire, un bon instituteur est un instituteur qui enseigne sans se mettre en avant et en faisant preuve d’énormément d’humilité.

En même temps, chez Médiapart, l’impression que j’ai de l’extérieur, c’est que ce ne sont pas tellement les journalistes qui sont mis en valeur mais le média lui-même, hormis Edwy Plenel et les deux-trois autres fondateurs.  Ce n’est pas « Untel pour Médiapart » qui est mis en valeur, c’est plutôt Médiapart tout court, en tant que marque.

Oui, je suis effectivement aussi pour que les médias se mettent en valeur. Mais j’ai l’impression que de temps en temps c’est quand même assez personnel et qu’il y a encore une espèce de rancoeur et d’aigreur, en tous cas pour Edwy Plenel, sur la presse qu’il a faite autrefois, une sorte de « j’ai pris ma revanche, regardez ».

Mais bon, tout cela n’est qu’une parenthèse, pour revenir à la question de la transparence, elle est aussi au niveau des lecteurs.

Oui justement, puisqu’on parle de transparence, j’en profite pour souligner qu’elle est aussi totale concernant votre modèle économique. Vous reposez ainsi sur un abonnement payant (0,99€ par jour, 4,90€ par mois ou 49€ par an pour accéder au contenu sans restriction) et laissez la possibilité à vos lecteurs d’effectuer un don en faveur de votre magazine.

L’abonnement donne aussi la possibilité aux lecteurs “d’avoir des échanges privilégiés avec les membres de la rédaction”: en quoi peuvent consister ces échanges ?

Pour nous, la question de la transparence est vraiment fondamentale, et dans cette optique de rétablir un dialogue et une confiance, il y a déjà un truc qu’on essaie de faire autant que possible (les journalistes de 8e étage n’y sont pas encore complètement sensibles mais j’essaie vraiment de faire en sorte que ça marche), c’est de répondre à absolument tous les commentaires sous les articles. Pour moi c’est primordial. Moi-même, quand je peux, sur Twitter ou sur Facebook, je réponds à absolument tous les commentaires ou personnes qui s’adressent à nous parce que c’est hyper important.

Surtout oui, on va mettre en place ces dialogues après la publication d’articles, pour que les abonnés qui ont lu un article et l’ont commenté puissent interagir pendant une heure ou une heure et demi avec le journaliste – et même d’autres journalistes de la rédaction s’ils passent dans le coin et qu’ils ont une heure à y consacrer. Sur le sujet, ou pour réfléchir, ou même pour poser des questions sur le journalisme en général.

Ce n’est pas encore mis en place et ça ne le sera peut-être pas immédiatement, mais c’est prévu et c’est dans les tuyaux. En fait, le mode d’abonnement vient de changer: un gros article va être en exclusivité pour les abonnés pendant deux jours, c’est-à-dire qu’il ne sera pas librement accessible en ligne sur le site, pendant deux jours il sera en gratuit pour les autres, puis il passera en payant avec du contenu bonus pour les abonnés à nouveau, qui pourront revenir l’article qu’ils ont reçu par mail auparavant et consulter ce contenu bonus et en plus discuter avec le journaliste qui a écrit cet article, lui poser des questions sur la manière dont il a fait son sujet, ses impressions, etc. Bref, quelque chose d’un peu plus personnel et un peu plus du ressort du ressenti.

Ce qui m’étonne, c’est que tu fais partie des gens favorables au paywall, au mur de paiement qui empêche d’accéder librement aux articles en ligne.

Oui, tout à fait (rires).

Je suis surprise en fait, parce que ce qui me plaisait bien sur 8e étage était que je pensais que vous aviez pigé que frustrer un lecteur en ligne, en mode « ah je t’en montre un peu mais je te donne pas tout, maintenant il faut que tu payes », c’est un jeu hyper dangereux. Je me disais que vous aviez compris cela, et que vous faisiez de l’article gratuit tout en incitant très gentiment, et avec beaucoup de transparence sur le modèle économique, à s’abonner en faisant miroiter du bonus, d’autres contenus plus rapidement ou traités différemment, etc.

Et là je m’aperçois que pas du tout!

Oui, je suis un affreux capitaliste (rires).

Blague à part, ça ne s’est pas fait tout de suite, et on s’est dit bien sûr que faire du payant sur Internet, c’est dommage. Mais on a eu un article qui est sorti en gratuit sur les enfants zèbres, surdoués, et qui a fait 10 000 vues en deux jours, crois-moi c’est énorme, en plus il n’y a rien de plus frustrant pour un journaliste que de constater que son article n’est pas lu. Là, ce n’était pas là, et encore pire, ça ne rapportait aucun revenu.

C’est pour cela qu’on s’est dit « ok, on va récompenser les fidèles en mettant les articles en gratuit pendant 2 jours, les fidèles au taquet vont pouvoir les lire et les diffuser, puis on les passe en payant et s’ils marchent bien, ils nous permettent d’enclencher un revenu dessus« .

On a observé énormément les pure players qui se sont montés en se disant « nous, on ne fait absolument rien payer, on se base que sur la pub, et voilà comment ça va fonctionner ». Et on voit qu’ils galèrent à mort. On en voit d’autres qui se disent « nous, on capitalise sur le fait qu’on va faire payer des abonnements sans pub », et c’est hyper difficile aussi.

Nous, on n’a pas fait de campagne de crowdfunding, on demande pas 15 000 balles aux gens comme certains ont pu le faire, on s’est démerdé à faire un site Internet qui nous a coûté zéro, à faire des statuts de société qui nous ont coûté zéro, pareil pour le logo et la charte graphique, etc. De toutes façons, on ne va pas perdre d’argent, on a vraiment pas de thune, on va essayer d’en gagner, et on va essayer d’en gagner avec la pub, avec les abonnements et avec le don – et on la joue vraiment franco là-dessus.

Quelques semaines après le lancement, quelles difficultés rencontres-tu ? Quelles sont aujourd’hui tes priorités ?

Les difficultés qu’on rencontre sont en fait plutôt simples et parfaitement compréhensibles, c’est d’aller trouver des journalistes qui sont ok pour contribuer bénévolement jusqu’à ce que ça marche.

Je passe énormément de temps au téléphone avec tous mes contributeurs parce que j’estime que c’est la moindre des choses pour des gens qui travaillent gratuitement; dès que quelqu’un m’envoie un papier, je le relis dans l’heure et je lâche tout pour le relire parce que j’estime le droit d’avoir un retour rapide. Mes priorités, ce sont les contributeurs, tout le reste est annexe. Il faut que les contributeurs se sentent bien pour qu’ils aient envie de continuer à contribuer, qu’ils sentent que leur travail est respecté et que je ne suis pas que le mec qui ramasse les papiers, les met en ligne et en redemande d’autres.

Toute la difficulté est là, trouver des gens qui sont motivés, et qui vont donner du temps et même de l’argent, parce qu’on a entre autres un super journaliste et un super photographe qui sont en Ecosse, dernièrement je leur ai proposé trois idées de sujets que je trouve qu’il serait top de faire… en Ecosse. Eux, ils sont à Edimbourg, les sujets étaient à Glasgow, il a fallu y aller, ils ont payé le train de leur poche. En plus, Thomas, le photographe, shoot à l’argentique, ce qui signifie tirages, papier, et c’est de sa poche aussi. En fait, c ‘est pire que pas payé, eux y mettent carrément de l’argent.

Ce que je leur répète constamment, c’est que ma première priorité, c’est de pouvoir les rémunérer, et je les rémunérerai avant de me rémunérer moi. D’ici-là, la rédaction, c’est la moitié de notre salon, clairement.

Je t’appelle présentement de mon salon aussi, si ça peut te rassurer

Je suis en colocation avec mon associé, la rédaction c’est la moitié de notre salon, de toutes façons tous nos journalistes sont autre part en France ou à l’étranger, donc ils n’ont pas besoin de bureaux.

Bref, dès qu’on commencera à gagner de l’argent, ce sera pour les journalistes, les photographes, les illustrateurs. La priorité, c’est donc d’arriver à faire de l’argent. Et le planning ne dépend que d’une seule chose, il ne dépend même pas du nombre d’abonnements puisque les abonnés ce sera du bonus, il dépend du trafic qu’il y a sur le site Internet pour pouvoir aller voir une régie pub.

Evidemment, on a fait des calculs et des pronostics, aux dernières nouvelles Médiapart avait 80 000 abonnés, nous avec 3000 abonnés on s’en sort et on paye tout le monde bien.

C’est pareil pour nous, à 3000-3500 exemplaires vendus on est au point mort.

Et c’est pas oufissime comme objectif, c’est pas inatteignable, mais ça ne sera pas demain et il va falloir qu’on en sorte, de très bons papiers, avant d’avoir ces 3000 abonnés. Le défi est vraiment là.

Surtout, j’aimerais qu’on garde une optique. Dans la plupart des rédactions, le directeur de la publication et donc celui qui dirige un peu les coûts est très rarement un journaliste, très souvent quelqu’un qui sort d’école de commerce, tandis que je suis directeur de la publication et rédacteur en chef, ce qui fait que j’ai fait une croix sur ma carte de presse puisque je ne suis plus considéré comme journaliste mais comme patron de presse – super, merci les gars. Tout ça pour dire que comme je suis journaliste, je mettrai toujours les journalistes au centre des intérêts de la rédaction. 

Et si un jour, il faut qu’on se diversifie comme beaucoup de rédactions le font (des organisations d’évènements, des workshops, des ateliers de formation à la vidéo, au son, etc.), on le fera, mais ce ne sera jamais jamais jamais au détriment des journalistes. Et quand il y aura de l’argent à investir quelque part, ce sera toujours dans les reportages, parce qu’il n’y a pas de secret: si on fait de bons reportages et si on fait de bons sujets, le lecteur n’est pas ingrat, il est toujours au rendez-vous de la qualité. 

Je suis tout à fait d’accord avec toi là-dessus.

A ce jour, finalement, de qui est composée votre équipe ? Comment fonctionne-t-elle concrètement, et comment envisages-tu son développement ?

C’est moi qui m’occupe à 80% des brèves, et je suis obligé d’être en veille constante sur l’actualité internationale et sur tout ce qui se passe en dehors de la France, ce qui fait que j’ai très souvent des idées de sujets, des trucs qui pourraient être faits ou déclinés que ce soit en France ou ailleurs. Je vois passer un truc, je me dis « tiens au fait, comment ça ça marche en France? », et très souvent je réalise que personne n’a fait de sujet dessus alors qu’il y a forcément quelque chose à en faire.

Quand j’ai ces idées de sujets, je les propose à mes contributeurs tout en sachant un peu quelles sont leurs affinités au niveau des thèmes qu’ils aiment aborder. Après, à partir du moment où un journaliste me dit « oui, moi ça m’intéresse », on se fixe un délai, et même s’il ne l’a pas fini dans les délais, il n’y a pas tellement de problème puisque j’estime que je n’ai aucun droit de mettre une pression, quelle qu’elle soit, à quelqu’un qui n’est pas payé. Là par exemple, on a un assez gros sujet qui est sensé sortir demain, la journaliste m’a envoyé le sujet donc c’est bon, mais il y a encore une heure je ne savais pas si elle l’avait terminé. Et si elle ne l’avait pas fait et qu’on avait eu à sortir autre chose ou rien du tout demain, je n’aurais jamais pu lui en vouloir.

Mais c’est aussi ce qui permet aux gens de vouloir s’impliquer, ils se rendent compte qu’ils ont une grande liberté et que je suis à l’écoute.

Et niveau développement, tu penses avoir à terme une équipe de rédacteurs fixes ou des gens qui tournent en fonction des sujets que tu retiens et qui les intéressent ?

Dans un avenir idyllique, si on a des locaux, si on a une rédaction fixe, tous ceux qui veulent faire partie de la rédaction à titre permanent seront les bienvenus, en priorité ceux qui étaient là au départ – parce que je fonctionne un peu à la méritocratie et que ceux qui ont donné de l’énergie au départ seront les premiers récompensés, c’est normal.

Ensuite, ceux qui veulent continuer à faire des piges feront des piges, et surtout mon objectif c’est avant tout d’arriver à pouvoir commander et acheter des sujets, des sujets qui sont biens, qui sont faits, et qui ne sortent jamais nulle part parce que personne ne veut les acheter.

A une époque, quand j’avais réfléchi au projet, je pensais même à pouvoir avoir des journalistes qui, eux, ont déjà des rédactions, et qui vont par exemple en Papouasie pour faire un reportage pour leur rédaction et vont vivre des tonnes de trucs sur place qu’ils ne pourront pas raconter parce que ce n’est pas dans la ligne éditoriale de la rédaction concernée.Tu as ce journaliste qui rentre frustré parce qu’il a des photos, de la matière, des interviews, plein de trucs, et il ne voit pas à qui il peut les refiler parce que ça ne colle pas à son journal. Mon rêve à une époque, c’était un peu ça, dire à ces journalistes qui bossent dans des quotidiens un peu moisis ou dans des journaux où ils n’ont pas une entière liberté, qu’on peut leur permettre un peu de pouvoir s’évader et de faire des sujets un peu plus sympas.

Une de nos contributrices bosse dans un quotidien régional, là elle est en train de travailler sur un sujet hyper intéressant pour 8e étage, et elle m’a dit « ça fait trois ans que je n’ai pas pris autant de plaisir à faire un sujet ». D’entendre des trucs comme ça, pouvoir me dire qu’elle est contente de bosser pour moi même gratuitement, ça me fait me dire que j’ai bien fait de faire ce que je fais – le reste, je m’en fiche.

Sur ce sujet-là, il faut absolument que je te parle du projet d’Antoine pour Capsule, plus précisément pour notre Lab’, on a peut-être des trucs à faire ensemble.

Mais pour poursuivre notre entretien, tu as cofondé un pure player, crois-tu encore au papier ?

Oui !

Youhou !

Oui, je crois encore au papier.

Mais il n’y a pas longtemps, Johan Hufnagel a été confronté à la directrice adjointe de la rédaction de Libération. Et à la question « pour vous, c’est quoi l’enjeu du web et du papier? », cette directrice répondait « pour nous, le web, c’est tout ce qui est de l’instantané, c’est tout ce qui est gratuit, etc. et dans le papier, des articles de fond, de l’analyse, avec de belles photos, etc. ». Et la personne qui l’interrogeait rétorquait au journaliste de Slate face à elle « mais vous pensez qu’on ne peut pas faire d’articles de fond sur le web? » , et celui-ci disait « bien sûr que si, on peut même faire mieux et ce sera de toutes façons mieux que sur le papier ». Tu avais donc d’un côté la directrice qui disait « non, mais c’est pas vrai, c’est différent, mais ce n’est pas mieux », et de l’autre, ce « si si, c’est mieux, sur Internet on peut mettre des liens, on n’a pas de limite de signes,  on peut mettre de la vidéo, on peut mettre du contenu interactif, on peut tout faire sur le web alors que sur le papier on a des signes, des photos, et le tout est limité« .

On a plein de niveaux d’entrée sur Internet, plein de niveaux de hiérarchisation de l’information, qu’on n’a pas sur le papier.  Je suis assez d’accord avec cette vision des choses.

Pour autant, je continue d’acheter XXI, 6 Mois, le M, je continue d’acheter des magazines et des revues, je continue d’acheter du papier parce que ce sont de beaux objets. Je n’achète plus Le Monde papier parce qu’avoir un morceau de journal entre les mains, ça ne me fait rien, mais avoir un bel objet, avoir du beau papier, de belles photos, ça, ça me plait.

Aujourd’hui, quelles sources utilises-tu pour t’informer et plus largement pour réaliser ta veille d’information ? Es-tu plutôt lecteur de presse écrite, de pure players et/ou d’outils de veille et de curation ? Plutôt addict à Twitter ? Autre ?

Enormément Twitter et énormément… en fait, je ne saurais pas quoi te dire, c’est devenu une seconde nature chez moi. J’essaie quand même de rester sociable et de voir des gens, mais sinon, la plupart du temps, je suis toujours en train de lire un truc. J’ai un compte Twitter que je me suis créé spécialement pour suivre l’actualité, et c’est grâce à ça que je fais pratiquement tout.

Un exercice de science-fiction: à ton avis, quelles sources d’information utiliserais-tu si tu n’étais pas un professionnel du secteur ?

Je le vois bien avec mes lecteurs et même avec mes amis qui sont avant tout des lecteurs, et même s’il y a différentes sortes de lecteurs aussi, mais pour moi le lecteur lambda utilise YouTube et Facebook. Il utilise Facebook parce qu’il n’a pas vraiment le choix: il ne l’utilise pas pour l’information, mais il y a quand même des informations qui arrivent dans son fil. Et il utilise YouTube – et franchement, aujourd’hui, si on avait les moyens, je monterais quelque chose comme Vice News, une chaîne YouTube qui fait de l’information.

Une petite dernière avec une pensée pour Capsule : si tu devais imaginer ton canard d’information générale idéal, que contiendrait-il ? (Tu peux tout à fait répondre qu’il s’agirait de 8e étage!)

Ce serait 8e étage, mais dans deux ans.

Pour moi, le canard idéal, ce serait en ligne de toutes façons – je suis désolé…

Hahaha. Alors attends, qu’on soit bien clair là-dessus, je monte un mensuel pour le cas où tu as passé un mois dans une grotte, pour le moment où tu veux rebrancher. Donc d’une part, je ne suis pas du tout destinée en principe à des professionnels du secteur, d’autre part, je ne suis pas sur une base quotidienne (pour ça, Time To Sign Off me va très bien, pour la partie pour laquelle je ne suis que lectrice et je ne suis donc pas obligée de me tenir informée).

Capsule, je le fais surtout pour faire un objet chouette, pour essayer de te faire reconnecter, te faire comprendre, et pour t’amuser un peu même si on te parle de la Syrie ou de l’Union Européenne. Capsule n’est pas mon canard d’information générale idéal. Par contre, la façon dont on le construit part du principe que tu as débranché et que tu pourrais t’en contenter pour avoir une vision globale, le SMIC du citoyen informé. Tout ça pour te dire que je ne me vexe pas du tout, tu peux y aller!

Dans ce cas, ok, pour moi, l’idéal serait un média en ligne, avec tant de la brève que du reportage au long cours, avec de belles photos, de l’illustration aussi, du dessin de presse parce que c’est quelque chose qu’on met hyper en avant sur 8e étage. J’ai un dessinateur de presse, ce qui est un de mes rêves de gosse, je suis hyper fier et d’ailleurs je n’arrête pas de le répéter, « oui, d’ailleurs, mon dessinateur de presse… », bref, je m’y vois à fond et je suis imbuvable parce que je trouve ça vraiment trop cool.

Je sais pas, mon canard idéal, il y a des mecs qui sont en train de faire un truc proche en Ukraine: ils ont des journalistes en école ou sortis d’école qui ont squatté une énorme maison sur quatre étages et qui y ont construit un média, et se sont revendiqués comme le dernier média indépendant ukrainien. Les mecs partent en reportage, c’est leur rédaction, ils sont tous solidaires et connectés, ils y vont ensemble, etc.

C’est très utopique, mais du coup ça se ressent aussi dans le média: un bon média, c’est un média où il y a une chaleur humaine qui arrive à transparaitre à travers l’écran. 

Merci beaucoup Maxime! Pour découvrir et vous abonner à 8e étage, c’est par ici :)

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Fondatrice de Capsule, curieuse, stakhanoviste, entreprenante et enthousiaste

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