#9 « Ce qui unit mes activités de formateur et de journaliste, c’est la conviction qu’il est plus que jamais indispensable d’être pédagogue. » – Entretien avec Cyrille Frank

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Cyrille Frank - photo Mediaculture
Cyrille Frank – photo Mediaculture

Aurélie Daniel: Je vous ai découvert sur FrenchWeb, qui reprend de nombreux de vos billets, mais le moins qu’on puisse dire, c’est que vous avez un “profil à slashs”!

Vous avez été publicitaire puis journaliste et vous vous définissez désormais comme entrepreneur/consultant/formateur. Vous avez ainsi notamment fondé Médiaculture Conseil, co-créé Médiacadémie et co-fondé AskMedia, qui a lancé “Quoi.info, l’actu expliquée”, vous conseillez des médias (de Le Figaro à Elle en passant par France TV) et des marques ou agences, donnez des cours en écoles de journalisme et de commerce…

Publicitaire, journaliste, consultant et formateur, même combat?

Cyrille Frank: Oui je ne m’appelle pas Stan, mais je suis un sacré slasheur (une tringle à rideau pour ceux qui comprendront) ^^

Même combat, non. Les objectifs et les publics sont différents, mais cette polyvalence culturelle m’est d’une grande utilité dans mes missions variées d’indépendant. Je n’ai jamais été un opposant à la publicité tant qu’elle reste loyale et qu’elle ne prend pas les consommateurs pour des imbéciles. Beaucoup de journalistes considèrent ce métier comme un peu sale, car ils en ont une vision manipulatoire : c’est fameux “bourrage de crâne” par la répétition pavlovienne. Vision simpliste, même si je ne suis pas forcément fan des réclames qui jouent en effet sur la répétition (ne serait-ce que les jingle) pour installer une marque. Mais le sujet, quand on le creuse, est bien plus complexe.

Ces fustigeurs de la société de consommation ne se rendent pas compte que l’on peut adresser les mêmes reproches au journalisme. Le traitement médiatique exagérément déséquilibré en faveur du traité européen de 2005 et cette façon de disqualifier les opposants en est un exemple. Plus généralement, les journalistes qui pratiquent l’excommunication symbolique de ceux qui ne partagent pas leurs valeurs me déplaisent. Il est plus utile de s’interroger sur les raisons de l’émergence des mouvements de rejet (Dieudonnistes, Le Pénistes, Bonnets rouges, etc.), que de simplement les condamner comme stupides ou véhicules du mal absolu.

Ce qui unit mes activités de formateur et de journaliste, c’est la conviction qu’il est plus que jamais indispensable d’être pédagogue. Les gens instruits oublient souvent la chance qu’ils ont eue de recevoir cette éducation et se montrent durs vis-à-vis de ceux qui n’ont pas bénéficié de ces lumières. Je pense, sans condescendance ni paternalisme, qu’il faut mettre l’information et l’éducation à la portée du plus grand nombre. Cela passe par de nouveaux formats plus ludiques, plus faciles d’accès mais qui ne doivent en rien être édulcorés sur le fond. Et c’est toute la difficulté.

Pour ce qui est du consulting, c’est la résolution d’un problème qui m’intéresse, et la mise en oeuvre de moyens complexes pour y parvenir : une vision stratégique, des gens formés, des outils, une organisation, des moyens financiers… Tout passe par la complexité pour la résolution des problèmes, à l’échelle d’un individu, d’une entreprise ou d’un pays.

On retrouve certains de vos articles sur Owni (objet web non identifié), site d’information français à but non lucratif né en 2009.

Financé par la société 22Mars, il se présentait comme un “média d’enquête, de reportage et de data-journalism, dédié aux cultures numériques ainsi qu’aux nouveaux enjeux de société”. Il a été lauréat de deux prix aux Online Journalism Awards et n’est plus véritablement actif depuis 2012.

A vos yeux, quels étaient ses points forts et ses points faibles?

OWNI était un laboratoire incroyable et un réservoir unique de talents. Ils ont su créer une communauté très forte autour de valeurs d’innovation, d’open-source et d’esprit collaboratif. Ils ont porté un modèle de réenchantement du monde par la disruption technologique (système non commercial, transparence politique de Wikileaks, etc.).

Ce rêve s’est brisé sur des erreurs de jeunesse, défauts liés quelque part à leurs qualités : manque de prudence dans la croissance du site (notamment les embauches trop nombreuses sur la fin). Le modèle économique d’OWNI impliquait une activité classique de conseil à laquelle ces idéalistes n’attachaient qu’un intérêt mesuré, surtout comparée aux enquêtes et projets innovants qui les accaparait.

Le site serait toujours là s’il avait pu être financé par un mécénat de type Propublica.org(ndlr: Pro Publica est un organisme à but non lucratif se décrivant comme une « salle de nouvelles » (newsroom) indépendante spécialisée en journalisme d’enquête d’intérêt public et dont le budget est alimenté par des fondations. Cet organisme embauche ainsi des journalistes à temps plein, et ses enquêtes sont mises à disposition d’un certain nombre de partenaires médiatiques en vue notamment d’en augmenter la diffusion.)

Plus largement, face aux agrégateurs d’actualités et outils de curation, vous croyez (encore) aux sites d’information entièrement en ligne, les “pure players”?

Oui, mais sur des créneaux spécifiques et sur un modèle mixte qui associe abonnement, publicité et revenus de diversification (événementiel etc.). Et en misant de plus en plus sur le mobile où se déplacent les usages de façon massive.

Pour de l’actu générale, pourquoi pas mais en ce cas, il faut aller chercher un nouveau public alternatif sur mobile et changer radicalement les formats. Avec un mélange d’intelligence artificielle de type Prismatic et d’éditorialisation via des journalistes. Un mélange de ce que fait le New York Times avec “Now” et d’“Upworthy”. Mais cela veut dire du temps et des moyens en somme, dont nous avons manqué avec Quoi.info.

(ndlr: Prismatic est un agrégateur d’actualités fonctionnant sur des algorithmes d’apprentissage automatique, autrement dit s’adaptant aux intérêts et aux comportements de son utilisateur au fil du temps, ce que ne fait pas Google Actualités par exemple. Now est pour sa part une application mobile du New York Times proposant une sélection de sujets d’actualités présentés sous forme de points clés, permettant à l’utilisateur tant d’avoir une idée des sujets « les plus importants » du moment que de développer ou non les articles qui l’intéresse. Enfin, Upworthy, littéralement du contenu « qui mérite d’être vu », propose des contenus, récents ou non, méritant d’être vus ou partagés)

« Chercher un nouveau public alternatif sur mobile« : de quel public alternatif parlez-vous, quelle cible? Comment imaginez-vous la mise en oeuvre technique de cette piste – quelles différences, en somme, avec les outils actuels permettant de personnaliser sa veille d’information?
La cible est à définir selon votre ligne éditoriale. Mais le mobile permet en effet de toucher des plus jeunes (20-35 ans pourquoi pas, avec un coeur de cible plutôt à 20-25 ans), c’est un réservoir d’audience intéressant à creuser, à condition de changer vraiment la manière de leur parler.
Techniquement, je vois bien une application dédiée oui, avec un système de push (à la manière de newsletters succinctes et drôles, par exemple celle de Time to sign off)
Ma vision de ce qui manque, à mon humble avis, c’est la combinaison entre personnalisation manuelle et automatique, d’où l’importance de l’intelligence artificielle (sélection effectuée à partir de ma navigation ET de mes réseaux sociaux) – qu’est-ce qui me plaît, qu’est-ce qui plait à mes potes, et une dimension aléatoire pour la surprise, la découverte.

Votre newsletter mensuelle Mediacadémie, créée en 2013, effectue une veille des tendances, outils et actualités business du secteur de la presse et des médias numériques. Elle mentionnait récemment une étude estimant qu’il existe “enfin de vrais signes d’espoir pour les médias d’information”.

Qu’en pensez-vous, notamment en termes de modèle(s) économique(s) pour ces médias?

Ce que je trouve encourageant dans les nouveaux médias américains, c’est de voir que certains médias “sérieux” arrivent à séduire un public massif : Upworthy, The Atlantic, et pas simplement l’info de divertissement comme Buzzfeed. Et de constater que les journalistes de talent arrivent toujours à travailler, même si le statut de salarié en CDI tend à disparaître.

Certes, cette étude peut se lire d’une autre façon aussi, et sur les 17 000 emplois disparus depuis 2009, 12 000 n’ont pas été recréés. Quant à l’argent frais investi par de riches investisseurs comme Pierre Omidyar ou Jeff Bezos, j’attends de voir ce que cela va donner concrètement, mais c’est plutôt une bonne nouvelle. Le journalisme a un coût et ne peut pas toujours être rentable (ex. l’information internationale).

Quoi.info a été lancé par AskMedia, que vous avez créé avec Frédéric Allary (anciennement membre de la direction des Inrockuptibles). Celui-ci a ensuite participé au lancement du magazine du week-end du Parisien via LPM, une filiale du Parisien. AskMedia et LPM font coexister dans les mêmes bâtiments les métiers de la presse, du web et des nouveaux supports : mobiles, tablettes.

Quels sont les avantages et inconvénients d’une telle coexistence au sein des mêmes locaux?

Je n’y vois que des avantages. La double culture presse-digitale permet d’enrichir les deux univers. Cela permet de réaliser des infographies papier plus efficaces, plus rigoureuses, grâce à l’oeil expert du SR print. Mais cela permet aussi d’avoir une vision de la mise en scène de l’information différente à l’ère d’Internet et des réseaux sociaux.

Que conseillez-vous ou conseilleriez-vous aux média traditionnels, notamment aux acteurs de presse écrite quotidienne et hebdomadaire payante, s’agissant de leur stratégie de contenus en ligne? Quelle idée vous faites-vous de la complémentarité entre les supports web et papier?

Vaste question ! Je dirais d’abord s’intéresser de près aux usages de leurs lecteurs : qui sont-ils, que lisent-ils, de quelle façon, pour quels motifs. Cela déterminera tout le reste : la ligne éditoriale, les formats, les supports à privilégier, le modèle économique (que faire payer, combien, de quelle façon).

Une stratégie optimale dépend de la connaissance fine de tous ces éléments et de la mise en place de solutions adaptées. Il faut être capable ensuite de mettre en place une organisation cohérente, tenable et qui recueille l’adhésion des différents producteurs et acteurs clés. C’est pourquoi cela ne peut pas se faire par un process vertical, mais bien horizontal. En entreprise on a besoin d’un peu vision, mais surtout de beaucoup de médiation.

Owni avait notamment repris un de vos articles publié sur Mediaculture dans lequel vous expliquiez queGoogle n’est pas responsable de la standardisation journalistique”, que la standardisation vient des journalistes.

Vous vous efforcez par ailleurs de rendre accessibles dans vos présentations ce qui devraient être les bases de contenus éditoriaux de valeur, axés sur le lecteur autour des 4P “Plaisir, Pratique, Pensée et Partage”, séduisant mais pas démagogue

Selon vous, quelles sont les qualités d’un “bon journaliste”?

Curiosité, esprit critique (à l’égard de soi aussi !), rigueur, honnêteté intellectuelle, souplesse, passion de son métier car il ne faut pas compter ses heures…

Un de vos récents articles, intitulé “Medias et information: sale temps pour la complexité”, mettait en évidence un public plus exigeant et plus critique, de moins en moins disponible, avec un besoin d’échapper à l’insécurité qui serait comblé par la simplification… le tableau que vous dressez des lecteurs d’aujourd’hui est assez noir, et vous concluez cet article par un “comment convaincre les politiques”.

Quelle est la responsabilité du politique dans la chaîne de production et de diffusion de l’information? Chaque maillon de cette chaîne n’est-il pas responsable, ou vous avez cherché à “simplifier”?

Oui, j’ai forcément simplifié ! :) Toute vulgarisation est à un moment donné simplification, voire amputation du sens. Tout est question de curseur : qu’est-ce qu’on garde, qu’est-ce qu’on jette ? C’est pour cela qu’il est très difficile pour un journaliste de travailler avec un juriste dont le rôle est de tout garder pour se prémunir de tout risque futur.

Le rôle du politique est plus de l’ordre du désenchantement qui motive un repli sur soi néfaste à l’ensemble de la société, et notamment aux médias. L’empire romain est mort de l’abandon progressif de ce qui faisait son ciment : l’idéologie du progrès, la certitude de porter les civilisations qu’elle absorbait vers le mieux. Il n’y a force de cohésion plus forte que l’idéologie et c’est son absence aujourd’hui qui est facteur de tensions séparatistes au sein des sociétés occidentales.

Une des dernières idéologies positives, depuis la fin de l’empire soviétique, c’était le libéralisme. Cette idéologie s’est morte avec les crises financières, le problème de la captation excessive de valeur et l’accroissement des inégalités sociales. Reste l’idéologie écologique : Gaïa, qui a le mérite d’être transculturelle et durable (c’est le cas de le dire).

En parlant de simplification, qui s’occupe de Quoi.info désormais?

Personne, le site est mis en sommeil. Nous étions en discussion avec un groupe de presse pour une reprise éventuelle, mais pas de nouvelle. Wait and see.

Aujourd’hui, quelles sources utilisez-vous pour vous informer et plus largement pour réaliser votre veille d’information?

Etes-vous plutôt lecteur de presse écrite, de pure players et/ou d’outils de veille et de curation? Plutôt addict à Twitter (qui selon vous ne sera jamais grand public)? Autre?

Je ne lis quasiment plus la presse écrite, sauf en voyage (train/avion). J’utilise Feedly où se mêlent des centaines de sources, sites traditionnels ou blogs, et Twitter, rangé par listes que je “jardine” assez régulièrement. Oui Twitter ne sera jamais grand public, sauf à changer tellement qu’il y perdra son âme (c’est hélas ce qui est en train de se produire pour Twitter qui se Facebookise à vitesse grand V).

Un exercice de science-fiction: à votre avis, quelles sources d’information utiliseriez-vous si vous n’étiez pas un professionnel du secteur?

La télé et Facebook, sans doute comme la majorité de mes concitoyens. :)

Une petite dernière avec une pensée pour Capsule: si vous deviez imaginer votre canard d’information générale idéal, que contiendrait-il?

 Des choses que je ne peux pas lire ailleurs :)

Un canard qui mettrait toujours en contexte l’info dont il parle, avec plusieurs niveaux de profondeur – comme je l’appelle le “stop ou encore”, avec un bénéfice lecteur à chaque niveau.

Des prises de position claires, argumentées avec des experts solides et des discussions bien orchestrées. C’est ce que j’aime dans les blogs : moins l’article que la discussion qui suit.

De beaux visuels, une direction artistique soignée (c’est ce que j’adorais aussi dans OWNI)…

 

Un grand merci à Cyrille pour sa disponibilité! Retrouvez-le sur TwitterFacebookLinkedin et Pinterest.

 

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