#20 Le lecteur peut-il être rédacteur en chef ?

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Dans un commentaire à mon dernier billet qui émettait l’idée de la création d’un Labo permettant le financement participatif de reportages « sur le terrain », Gerald Holubowicz soulignait très justement :

Comme n’importe quel produit, le media doit apporter une réponse à un problème, je ne crois pas que faire vivre les journalistes soit le problème de la majorité de la population… sinon elle achèterait Libé en masse. 

C’est triste mais c’est très juste. De la même manière que tout le monde ne souhaite pas être au courant de ce qui se passe dans ce bas monde. Le « je m’en foutisme » est bien ancré dans nos esprits rebelles et le journalisme, quel que que soit le costume qu’il revêt, ne s’adresse pas à tout le monde. On ne le vous le dira jamais parce qu’après tout, les médias sont considérés comme un des piliers de la démocratie. La crise est bien plus profonde hélas, elle relève très certainement d’une crise d’éducation. Point de fatalisme ici mais, malgré un romantisme exacerbé, un peu de réalisme ne fait de mal à personne.

Alors pourquoi insister à vouloir faire participer cette masse inculte les gens à la création d’un reportage, financièrement qui plus est ?

Justement parce que mes expériences passées et les interminables nombreuses discussions avec mes amis journalistes me poussent au réalisme et que je reste persuadé que ce type de plateforme peut répondre aux problèmes des lecteurs (et je dis bien « lecteurs ») en mal d’histoires qui les poussent vers plus de curiosité ET des journalistes en mal de financement pour raconter ces belles histoires.

D’abord il s’agira d’effectuer une sélection rigoureuse et intelligente des sujets. Gerald, pour illustrer son argumentation, a pris l’exemple de la plateforme de crowdfunding Emphas.is. Cette plateforme avait pour but de faire financer par la foule un reportage ou un livre réalisé par des photo-journalistes, en contrepartie de quoi, le donneur repartait avec le livre en question, une carte postale, le making off du reportage ou encore un tirage photo du photographe parti sous les balles en Irak.

Ecueil principal: la plateforme s’adresse à une niche, pour ne pas dire aux photo-journalistes eux-mêmes.

Il faut vraiment être un passionné de journalisme et de photos pour sortir sa carte bleue pour un making off. Ils existent et c’est très bien mais ils sont trop peu nombreux.

Le Labo a pour ambition d’élargir la niche : il ne s’agit pas uniquement de reportage photo mais de reportage tout court.

On touche donc aussi les personnes sensibles à l’écrit. Vous me direz, ça ne fait pas beaucoup plus de monde. On élargit donc un peu plus la niche en étant affilié à un journal, en l’occurrence Capsule.

En d’autres termes, les contreparties proposées aux donateurs peuvent reposer sur les offres du journal : abonnement, pré-achat du prochain numéro, achat d’anciens numéros… etc. C’est une double force de frappe donnante-donnante : le journal parle du Labo, le Labo parle du journal.

Cercle vertueux : la sélection des sujets soutenus par le Labo sera draconienne. Elle devra coller à la ligne éditoriale de Capsule et plus largement à son esprit.

Celui-ci est en cours de construction dans ce blog. Dans les grandes lignes : un sujet qui rentre dans la « Capsule temporelle », c’est-à-dire que, sans être dans l’actu chaude, il raconte une époque à un instant « t » ; il a un parti-pris assumé ; il y a une histoire ou des histoires mais pas nécessairement un sujet spectaculaire. Je ne suis pas obligé de partir au Bangladesh pour en trouver un Philippe Pujol, le dernier Lauréat du prix Albert Londres l’a prouvé récemment : ce qu’accompagne le Labo, ce n’est pas nécessairement un voyage onéreux mais du temps consacré à son sujet.

C’est pour cela que je ne crois pas au tout participatif que je vois trop souvent dans des projets de crowdfunding (Press for More, Particité) ou de nouvelles rédactions, notamment les pure players (Rue89 et sa conférence de rédaction ouverte, du moins à l’époque car je ne sais pas s’ils le font encore), parce qu’ils surfent sur la vague de l’intelligence de la foule. Or lorsqu’on creuse un peu, on se rend compte qu’il s’agit surtout de légitimer la course aux « clics » qui attirent les annonceurs. Et sur le fond, bien que je ne doute pas de l’intelligence collective, Internet est souvent le lieu du défoulement collectif, ludique, cruel et anonyme. Surtout, et je rebondis une nouvelle fois sur le remarque de Gérald, je ne crois pas que les lecteurs attendent de faire leur propre journal pour être sûr de lire quelque chose qui leur ressemble. En tout cas, ce n’est pas ce que j’attends, du moins pas seulement.

Cyrille Franck a une nouvelle fois raison. Dans un article sur le site Médiaculture il explique :

La presse ne pourra donc retrouver ses acheteurs qu’en renforçant la motivation, soit par diversification : agréger d’autres services répondant aux besoins primaires de jeu (ex : quiz d’actualité), ou secondaires (socialisation via sa communauté comme Rue89 ou Médiapart). Soit par concentration, en s’attachant à répondre aux besoins d’ordre tertiaire (le sens).

Socialisation et partage d’un côté, du sens de l’autre : c’est la mission que s’est donnée Capsule. Et le Labo qui  je l’espère évoluera à ses côtés aussi.

Mais j’ai la conviction que le sens, c’est à la rédaction de le donner. Au-delà de me sentir appartenir à une communauté de lecteurs, j’ai envie d’histoires et donc de narrateurs et donc d’une mise en scène intelligente de l’information que seule la rédaction peut mener parce c’est un travail titanesque qui exige du temps et du recul – choses qui manquent bien souvent au commun des mortels pris dans leur quotidien et c’est bien normal.

Le lecteur peut donner son avis, commenter et par là même, faire réfléchir une rédaction ouverte et à l’écoute. Mais il ne peut endosser une responsabilité éditoriale parce qu’entre s’informer et prendre part à la création de l’information, il a tout simplement autre chose à faire.

Me sortir du quotidien. Voilà ce que j’attends d’un canard. 

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