#41 Les tics de langage – « L’assurance qu’on est comme tout le monde, dans le sens de l’époque, bien synchronisés »

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Page blanche ? Crédit - Death to Stock
Page blanche ? Crédit : Death to Stock

Un matin cotonneux où mon regard errait au survol d’un article consacré à un jeu vidéo, je tombe sur « le bullshit autour de ce jeu a atteint des sommets », et je me dis juste « c’est pas joli ». Tout comme je me moquais dans mon coin des gens qui disent « somme toute » à chaque fin de phrase d’un air pénétré, de ceux qui au lieu de dire simplement « oui » dans les années 80, le remplaçaient d’un « tout à fait », plein de conviction. Ou alors vous avez les périphrases que l’on surprend dans la bouche des hommes politiques « les hommes et les femmes », « les personnes à mobilité réduite ». A force de ménager tout le monde, on finit par n’avoir plus aucune idée de ce qu’on veut dire. Car oui, la parole trahit la pensée. Ou son absence.

Tout à coup, je ressens le malaise. Quand j’entends partout qu’il faut « faire partie de cette aventure », dans la bouche d’un journaliste émérite, d’un écrivain talentueux, d’un joueur de foot ou d’un candidat de téléréalité. Et tout se vaut, dans une espèce de médiocrité tacitement consentie, comme un code commun dont chacun s’empresse d’endosser les manières. Je vois des mamies pathétiques courir après le temps et se lifter le langage le temps d’un « trop fort », souvent placé à contretemps. Cela n’a rien d’anecdotique, ça ressemble à un uniforme, un signe de reconnaissance.

L’assurance qu’on est comme tout le monde, dans le sens de l’époque, bien synchronisés.

Alors on va tous être « Happy » avec Pharrell Williams (malheur à celui qui ne sait pas encore fredonner l’entêtante ritournelle), on va tous être avec les Bleus, parce que c’est la Coupe du monde et qu’on ne va pas jouer les rabats-joie qui s’en foutent comme du dernier concert de Mireille Mathieu. Et peu à peu, la richesse qui nous distingue, notre voix, notre style s’efface pour devenir celui de tout le monde. On devient n’importe qui jusque dans notre manière de parler, de s’habiller. Il n’y a qu’à voir les armées de coachs qui vont vous dire comment vous comporter en entretien d’embauche, tout ce qu’il ne faut pas faire, comment redécorer votre maison (parce que vous êtes déjà bien trop con pour avoir votre goût propre), ne pas manger trop de sucre et faire plein d’exercice, se couvrir quand il fait froid et faire attention au verglas, bien s’hydrater quand il fait chaud.

A la radio, dans les journaux, il n’est pas rare qu’on vous parle comme à des enfants désemparés.

Des êtres paniqués, comme pris de stupeur, qui ne savent plus vraiment où ils en sont. Alors on vous dit quoi faire et quoi penser, avec des mots très répandus, qui font sérieux, qui impressionnent, qui éblouissent comme des lumières vives et éphémères. Et parfois, vous allez vous surprendre à adopter ces ponctuations automatiques, parce que, peu à peu, on vous a persuadés inconsciemment qu’il fallait ça pour intégrer la communauté humaine.

Un critique de cinéma que j’admire, Yannick Dahan, qui officie sur Ciné-Frisson et a contribué largement à sortir le cinéma de genre de sa niche, a développé tout un univers de tournures amusantes, pittoresques, mordantes et énergiques, à son image. Et comme il a beaucoup de verve et de talent, il a imposé des expressions. Et peu à peu, j’ai vu, assez éberlué, des armées de rédacteurs reprendre son champ sémantique. Parce que comme moi, ils étaient frappés par le style de ce mec. Mais beaucoup n’avaient pas l’imagination ou le goût, l’identité suffisamment affirmée pour la mettre en valeur. Comme en musique, vous allez avoir un Beatles et des armées de clones. Qui vont brandir haut et fort l’étendard de leur appartenance, et plus la richesse de leur individualité. Pour être « geek », pour être « branché », pour être « artiste » ou « intellectuel ». L’irrépressible besoin que le vocabulaire porte déjà en lui d’appartenir à une coterie, un parti. Et se fondre. Et disparaitre dans un mode de fonctionnement qui n’est même pas le sien. Dans une vie d’emprunt en quelque sorte.

Si j’écris ici, à l’avènement de Capsule, c’est parce que je rêve d’un journal qui mettrait en avant des individualités, des voix fortes, propres, un regard original. Qui ne dirait pas à son lecteur quoi penser, quoi dire, qui ne l’orienterait pas. Mais simplement parlerait avec lui en respectant son jugement, en l’attendant même. En le respectant suffisamment pour dire que ce qu’on écrit n’est pas forcément parole d’évangile, mais qu’elle est de nous, pas un truc pour se mettre dans telle ou telle mouvance. Et que toute la différence viendra de cette authenticité-là. Leur assurer qu’on n’imite personne, de ce mimétisme tellement répandu dans tous les organes de presse, qu’il est devenu comme un cancer qui se prendrait pour une incontestable manière de faire.

Il est important de bien parler, que les mots vous soient profondément fidèles, qu’ils disent la vérité, la vôtre.

Si l’anglais la traduit mieux, alors soit, choisissez celui-là. S’il est un mot latin ou savant qui dit exactement ce qui vous anime (je me souviens d’avoir évité soigneusement d’utiliser « déréliction » en le pensant très fort, de peur d’être incompris), alors sortez-le. S’il vous vient un juron pour exprimer votre colère, ne le contournez pas.

Il s’agit d’être soi au milieu de la foule. C’est pas toujours évident. La plupart du temps on aime bien se faire oublier et marcher bien en cadence. Même si ça ne nous correspond pas vraiment (mais à ce stade, on a déjà oublié qui on était, sous le joug du grand « tout » et de ses expressions toutes faites).

Alors sortez du rang. N’adoptez pas les tics des autres. Découvrez le son de vos mots, de votre voix. Peut-être ne vous plairez-vous pas, qui sait ? Peut-être serez vous surpris d’être à ce point loin de ce que vous vous figuriez incarner… Peut-être chercherez vous vos mots, d’une langue embarrassée. Peut-être serez vous d’un coup un moulin à paroles, vous qu’on croyait taciturne, ou bien un charretier, vous qu’on jurait châtié.

Mais au moins ça sera vous. Pas les slogans des autres, pas les cris d’une foule, ou d’un ensemble qui vous noie.

Et ainsi, sûrement vous serez beaux, et vous serez paradoxalement relié à tous les autres, beaucoup plus fort qu’avant.

Enfin vous écrirez, vous parlerez, vous créerez d’une seule voix. La vôtre.

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