#31 Réponse aux commentaires salés : entreprise de presse et pigistes

Classé dans : Le Journal d'un canard, Le lab' | 6

13 minutes pour quelques précisions

« Lorsque tu fais quelque chose, sache que tu as contre toi ceux qui veulent faire la même chose, ceux qui veulent faire le contraire et l’immense majorité de ceux qui ne veulent rien faire. » — Confucius

C’était probablement inévitable : certains commentaires Facebook sous mon billet « Combien ça coûte, un journaliste ? » n’ont pas été tendres.

J’en suis à la fois heureuse et attristée. Heureuse parce que j’invite en permanence chacun à me communiquer ses retours sur toutes les réflexions de ce Journal d’un canard, précisément conçu pour permettre un échange dans l’élaboration de notre futur magazine mensuel, Capsule. Attristée puisque je n’ai apparemment pas suffisamment insisté sur le cadre de ces réflexions et sur les conclusions que j’en tirais à ce stade.

Je tiens par conséquent à répondre à ces commentaires ici.

Remarques préliminaires : Capsule, Capsule, Capsule, là est la question

J’insiste dès l’ouverture du billet : les réflexions qu’il comporte ne concernent que Capsule, je ne donne de leçon à personne, pas davantage de recommandation. Cette entreprise n’existe même pas encore, et je doute qu’on révolutionne le secteur à nous tous seuls (encore plus qu’on soit en mesure de « casser » le système). 

L’ensemble du contenu de ce blog s’inscrit dans le cadre de la construction de Capsule, futur mensuel papier dont le contenu sera avant tout une sélection, une synthèse et une contextualisation avec éditorialisation de l’actualité de chaque mois.

Je le fais parce que c’est ce que j’aimerais lire, j’y consacre énormément de mon temps et de mon énergie, bientôt énormément de mes économies, et je fais du mieux que je peux pour le faire intelligemment, raison pour laquelle toutes mes réflexions et recherches sont mises en ligne et accessibles. 
Je le dis aussi dans ce billet: je ne sais même pas si on peut qualifier cette démarche de journalisme, et j’ai eu beau (vraiment) chercher une définition, je n’en trouve pas. 

J’enfonce le clou : Capsule ne sera pas en ligne, encore moins un pure player. La version en ligne n’est destinée « qu’au making off », comme dirait Caro (bientôt présentée dans l’équipe, comme tout le monde). Et tous les commentaires restent ouverts (même ceux qui ne font pas plaisir) !

1/ Sur les responsabilités d’un employeur vis-à-vis de ses salariés

Tous premiers commentaires sous ce billet :

Reporter sur le salarié la prise en charge des cotisations et la paperasse administrative, la solution? Se dédouaner de ses responsabilités d’employeur en coupant tout relation salariale? Cette nana est un danger pour les pigistes. A fuir!! Envie de vomir.

Mais encore :

Et qu’en est-il des indemnités en cas de maladie, du montant de la retraite, du temps passé à s’occuper de l’administratif, …. La relation entre le journaliste et le journal pour lequel il écrit n’est pas la même que la relation entre un client et un prestataire. C’est ça le danger de tout voir par le prisme de l’argent uniquement.

Tout cela me fait un peu de peine, je dois le reconnaître, mais je n’ai même pas à intervenir sous ces premiers commentaires, Antoine l’a déjà fait  :

En quoi un danger  ? Les grilles salariales sont respectées, la personne choisit juste le statut qui convient le mieux à sa situation.

Rien à ajouter – si ce n’est relisez ce billet. Apparemment, ce qu’on me reproche, c’est même cette transparence dans la genèse, puisque le commentateur pas content poursuit :

Mais déjà à proposer comment on peut être payé, selon qu’on est pigiste, auto-entrepreneur ou auteur. Un journal qui annonce donc dès sa genèse qu’il ne respectera pas le code du travail qui encadre les entreprises de presse, sauf à vouloir ne travailler qu’avec des non-journalistes, des universitaires, des profs, des employés, des infirmières, des buralistes, des chauffeurs de bus, des cadres, tous ceux dont l’activité principale n’est pas le journalisme. Pourquoi pas, c’est aussi là qu’on trouve l’information. Et peut-être même demain ce ne sera que là, quand tous les journaux qui emploient des journalistes auront mis la clé sous la porte, à cause des charges, of course.

Qui êtes-vous pour présumer, alors que je dis strictement le contraire, que je fermerai la porte à qui que ce soit, en l’occurrence aux journalistes ? Et que je ne respecterai pas le code du travail ? Je répète à plusieurs reprises que même si ça me casse les pieds, je souhaite respecter les statuts de chacun, et les obligations pour l’employeur qui en découlent lorsque le statut revendiqué en impose certaines. Admettons que mon billet manque de clarté : relisez quand même.

Je pourrais parfaitement (et tout à fait légalement) me contenter d’appliquer ce système sans consulter ou demander son avis à personne, je pourrais parfaitement tenter l’option illégale aussi, comme le font de nombreuses entreprises de presse, en pariant sur le fait que beaucoup d’entre vous l’acceptent. Mais ce n’est pas mon choix.

Antoine continue de l’exprimer à ma place sous le post Facebook en cause :

Sur le fond, je ne comprends toujours pas où est le problème dans la mesure où Capsule laisse le choix à ses contributeurs du statut qu’ils souhaitent adopter. Alors que d’autres rédactions conditionnent l’embauche au statut.

Si un jour une rédaction décide de publier mes dîners imaginaires, dois-je considérer cela comme du journalisme sous prétexte qu’ils sont publiés dans un journal ? Discutable. Moi ça me gêne en tout cas.

De plus, lier la garantie de la qualité de la contribution, et plus globalement d’un journaliste à un statut est pour moi profondément discutable aussi. Mais c’est un avis personnel. Au fait David Pujadas a toujours sa carte de presse ? Plus sérieusement, Capsule n’a rien de l’entreprise aux dents longues voulant se sucrer sur le dos de ses contributeurs mais au contraire constituer une équipe solide autour d’un projet éditorial innovant.

Caro complète :

Et puisque tu mets le doigt dessus, effectivement toutes ces réflexions autour des statuts viennent effectivement du fait que certaines des personnes intéressées par des contributions dans Capsule (en rédaction) ne sont pas journalistes. Il ne s’agit pas de faire tout un journal sans journalistes, loin s’en faut. Mais c’est une rédac ouverte, dans laquelle il y aura des contributeurs journalistes et non journalistes, qui, que que soit leur statut et leur profession, tourneront, changeront d’un numéro à l’autre. C’est pour ça qu’on envisage divers statuts, puisqu’il n’y aura pas de cdi par exemple !

A mon tour donc d’intervenir, pour apporter quelques précisions :

Comme le souligne très bien Caroline, cette réflexion part d’un double constat de mon côté.

D’une part, certains contributeurs pressentis pour Capsule ne sont pas journalistes et ne veulent pas le devenir, je dois donc réfléchir à leur « statut » sans les désavantager par rapport aux journalistes (qui eux, obligatoirement, sont salariés, avec 13ème mois, CP et autres cotisations sociales).

D’autre part, je ne veux fermer la porte ni aux uns ni aux autres, en restant transparente tant sur les tarifs que sur les options ouvertes à chacun (la grille tarifaire actuelle part donc des piges : je remonte au calcul coût entreprise qui est logiquement un max puisque des charges patronales s’appliquent, et je « redescends » pour voir ce que ça donne pour chaque statut, en fonction de ce que chacun revendique: pige, auteur non journaliste, voire auto-entrepreneur).

Dès lors, il n’est absolument pas question de s’affranchir du droit du travail et des obligations de tout employeur, très très loin de là (d’autant moins que je suis juriste : pour moi, respecter les règles est presque une déformation professionnelle, je n’arrive même pas à frauder dans un tramway).

J’ajoute, qui plus est et comme annoncé, que mes grilles actuelles respectent les minimas sociaux et syndicaux concernant les journalistes pigistes.

J’ai beau chercher, je ne vois pas du tout le mal à chercher un système dans lequel non seulement, en partant de rien, je tiens à rémunérer tout le monde, et même à bien rémunérer tout le monde, mais en plus, dans lequel je souhaite respecter les statuts de tout le monde. C’est ma question de fin de billet : n’est-ce pas le plus équitable ? Et ce n’est pas une question rhétorique du tout. 

Je n’ai à ce jour reçu aucune réponse à cette dernière.

2/ Sur la question sous-tendue : le pigiste, un indépendant salarié

A lire la suite des commentaires, il semble que je réveille surtout la crainte de m’ajouter aux rangs des défavorables au statut de pigiste journaliste professionnel, à savoir un salarié, quel que soit le type de contrat qui le lie à une entreprise de presse (ce que Capsule sera probablement).
Antoine annonce à ce sujet :
Personnellement je ne comprends pas pourquoi des gens qui se veulent indépendant courent après la protection sociale du salarié. Chacun prend ses responsabilités dans cette proposition et personne ne se dédouane car le choix est libre et ouvert. La rédaction ne prend en otage personne. Ce serait pas mal de bien lire les arguments et d’y répondre un peu plus intelligemment qu’avec des crachats et des vomissements. La profession en sortirait grandie.
A partir du moment où le contributeur est pigiste et décide de l’être en écrivant pour Capsule, il serait rémunéré selon la grille salariale en vigueur (voir un peu plus si j’en crois les chiffres) et avec toute la protection sociale à laquelle il a droit au regard des cotisations que lui et l’employeur ont versées. Où est le problème ?
Le problème, dit un autre commentaire, viendrait en réalité de la présumée participation de Capsule à « la casse du système » (pour un futur organe de presse, on aura vu moins flatteur, comme attaque, que d’aller à contre-courant d’un système, quel qu’il soit – ça c’est pour mon avis personnel) :
Antoine, c’est la casse organisée d’un système qui s’opère ici. Il n’est pas parfait, c’est certain. Mais un employeur n’est pas libre de faire ce qu’il veut, il a des obligations sociales. Dans le cadre de la presse, encore plus.
L’argument apporté ici est surtout que pour Capsule, c’est plus pratique. Et que ça rapporte la même chose au contributeur. Ce qui est faux. Sans relation salariale, pas de responsabilité de l’employeur en cas d’accident, par exemple. Si la collaboration cesse brusquement, pas d’obligation d’accompagnement, pas de possibilité d’appliquer la loi Cressard et la convention collective. Dois je continuer?
De toutes les façons, il est illégal de faire travailler un journaliste qui prendrait le statut d’auto-entrepreneur, et les AGESSA refusent de valider les droits d’auteur pour les contributions de rédacteur. Libéraliser le secteur de la presse, en faisant croire que c’est pour le bien des journalistes, c’est une vaste farce.
Sur les AGESSA, c’est faux, comme je l’ai souligné dans mon billet. Sur le reste, étant allergique au « on fait comme ça parce qu’on a toujours fait comme ça », meilleur moyen de ne jamais rien faire évoluer, que dire ?
A aucun moment, encore une fois, je ne souhaite remettre en cause la protection des pigistes journalistes professionnels qui travailleraient pour Capsule. J’ai en revanche parfaitement le droit de m’interroger sur ce qui me semble pertinent dans le cas de ma future entreprise, en particulier en découvrant avec beaucoup de surprise ce système.
Simplement, encore une fois, que suis-je censée faire vis-à-vis de ceux qui travailleraient pour Capsule sans ce statut ?
Les rémunérer sur la base du même montant, comme s’ils avaient les avantages sociaux qu’ils ne peuvent avoir, ou comme je le propose, les rémunérer davantage, via un système qui me semble équilibré et transparent, à savoir la neutralité du point de vue de l’entreprise en termes de coûts (ce qui, en plus, est faux d’un point de vue mathématique, puisque je n’inclue pas le surcoût que représente l’élaboration et la transmission des bulletins de paie – et pourtant, si vous comptez de votre côté « le temps passé à s’occuper de l’administratif », je ne vois pas pourquoi je ne le ferai pas) ?
Le même commentateur poursuit sa réponse à Antoine :
Quand à ton incompréhension des gens qui veulent être indépendants en courant après la protection sociale du salarié, je pense qu’il faut chercher du côté de la santé du marché du travail dans le secteur de la presse. La plupart des pigistes que je connais se sont résignés à être « indépendants » faute de pouvoir être embauchés, pas par choix. Pour les autres, ils doivent juste respecter les règles en vigueur.

Attendez, deux secondes : l’argument, c’est cela ? Comme il y a trop de journalistes, tout le monde ne peut plus être embauché, donc il faut forcer les employeurs à embaucher, même ceux des journalistes qui travaillent de manière indépendante ?

Franchement ? C’est ça, votre vision de l’indépendance, de vos orientations de carrière et du marché du travail ? 

Dernier point souligné par Caro :

Olivier, je suis d’accord avec toi sur ce dernier commentaire.

Avec quelques réserves cependant : ce n’est pas complètement vrai, il existe des journalistes qui choisissent la vie de pigistes, et la précarité qui va avec. Ils ont leurs raisons, que l’on peut choisir de respecter aussi. (…)

Veux-tu dire par là qu’un journaliste, parce qu’il choisit de ne pas être salarié, ou parce qu’il ne peut pas l’être, n’est pas un journaliste sérieux ? Je suis d’accord, personnellement, sur le fait que l’info n’est pas une marchandise, et qu’il est dingue que certains choisissent le statut d’auto-entrepreneur. Cependant, certains titres de presse le leur demandent… Pour ma part, j’ai fermé mon compte d’auto-entrepreneur pour ne pas avoir à entrer dans cette logique. Tant pis si, en tant que SR (donc jamais auteure), je dois renoncer à des boulots parce que la boîte ne peut pas me payer en salaire, je choisis la protection que m’apporte le statut de pigiste. Mais je connais plus d’un-e journaliste qui sont prêt-e-s à choisir le statut d’auto-entrepreneur pour « perdre » moins d’argent sur leurs piges.

Je pense donc que le système proposé par Aurel n’est pas aussi dangereux que tu veux bien le croire. Elle y croise son intérêt de future cheffe d’entreprise avec celui de ses futur-e-s employé-e-s : si je choisis de bosser pour elle, je peux choisir le statut qui « m’arrange », que ce soit par commodité ou conviction.

Dernier point, plus juridique, sur lequel tu as décidé de me titiller gentiment.

Aurel : Je le dis aussi dans ce billet: je ne sais même pas si on peut qualifier cette démarche de journalisme, et j’ai eu beau (vraiment) chercher une définition, je n’en trouve pas. 

OlivierC’est paradoxal pour qui veut lancer un titre de presse, est juriste et sollicite les aides d’Etat 

Tant que cela ?

Aurel : Je ne vois toujours pas de définition de journaliste dans ton commentaire (et aucune définition juridique n’existe, cf. mon billet sur ce point, que j’y ai largement développé)… alors que je peux en trouver pour l’entreprise de presse. Je ne vois donc pas ce qui est paradoxal dans mon propos – voilà pour la partie juridique. 

Et finalement, derrière le pigiste indépendant salarié, se dessine dans ces commentaires l’argument idéologique suivant : l’information n’est pas une marchandise.

3 / Sur « l’information marchandise » et « le journaliste, service public » (sic)… et le fond du problème : qui paye, pour quoi ?

Reprenons l’argument présenté par ce commentateur :

L’information n’est pas une marchandise. Le journaliste n’est pas un entrepreneur. Il ne vend pas un produit, il se fait payer pour son travail. Il se fait payer également pour la diffusion de sa production, en fonction du type de diffusion. Cette cession particulière de son droit d’auteur est d’usage intégrée dans le salaire. Jusqu’à présent. Et l’évolution des modes de diffusion entraîne une remise à plat des conditions de rémunération de ces droits d’auteur.

Je ne m’arrête pas sur l’ensemble des professionnels qui vendent leur travail, un service et non un produit, à titre indépendant, sans être salariés (soyons sérieux), et laisse ce commentateur poursuivre :

C’est là tout le débat, quand le terme même de journaliste est si flou. Loin de moi l’idée de jeter la pierre à celles et ceux qui tentent de s’en sortir par les temps qui courent. (…)

Une des solutions rêvées par certains patrons de presse, serait une externalisation totale de la production journalistique. Ce qui permettrait une flexibilité totale et une pression maximale sur les salaires, car l’offre sera toujours supérieure à la demande. C’est une production immatérielle non marchande, de savoir. Rien de spéculatif. Un enseignant aussi produit du savoir. Ce n’est pas une marchandise qui sort d’une salle de classe, mais un élève plus riche de ce qu’il a bien voulu retenir. Comme le lecteur d’un journal. Le statut social du journaliste est celui de salarié par décision politique. C’est un métier pas comme les autres, qui revêt, j’ose encore l’espérer, des caractéristiques propres à l’idée de démocratie. Un journaliste ne doit pas chercher à être rentable. L’entreprise qui l’emploie le peut. En trouvant un modèle économique pertinent. C’est pour cela qu’on parle toujours des conflits entre les sociétés de rédacteurs et les éditeurs. Leurs objectifs divergent. Cela ne veut pas dire que les journalistes doivent faire n’importe quoi à n’importe quel coût. Mais rendre un journaliste entrepreneur, c’est comme vouloir mélanger de l’huile et de l’eau. Ça n’est pas compatible. Il faut choisir. Et selon moi, ce n’est pas le profit qui doit guider un journaliste.

Je l’ai lu en détail, cet article, et c’est ce qui m’a fait réagir. La réflexion portée sur le futur des médias est utile et salutaire Mais quand on veut proposer de nouvelles formes de diffusion, en ligne, en s’affranchissant du droit du travail, parce que c’est pratique, je trouve ça énorme. D’autant plus que cela laisse croire que c’est légal. A croire que parce que le blog n’a pas encore de statut d’entreprise de presse, il peut s’affranchir des règles en vigueur. C’est la jungle et tout le monde y va de son expérience online, print-online, online-print, pure-player, pluri-media… Sait-on jamais?
Imagines-tu une entreprise normale proposer à ses salariés son mode de rémunération?
– Même au black, si tu veux, si ça t’arrange. Après tout tu es libre, tu es indépendant !

Là, je crois qu’on mélange tout.

Notamment, Capsule ne sera pas un pure player, je me répète : je veux du PAPIER.

Et sur les CDI envisagés à ce stade chez Capsule, ils concernent secrétaire de rédaction et communication. Cela évoluera peut-être, je ne sais pas, et ce n’est pas une question de coûts ou de charges, c’est une question de philosophie :

Je rêve que chacun puisse travailler, et seulement travailler, sur les sujets qui l’inspirent, le motivent, lui plaisent… et ça ne peut que difficilement arriver tous les mois compte-tenu de la sélection qu’on fera (et si ça arrive, raison pour laquelle je n’exclue rien, on verra bien). 

Tu poursuis, cher commentateur :

Ce que j’essaye de faire passer comme idée, c’est qu’il n’est pas anodin aujourd’hui de répondre à la crise d’existence des médias par la création de structures entrepreneuriales privées, dont le modèle économique est basé sur l’existence d’une équipe réduite de salariés « techniques », et d’autre part sur une multitude de collaborateurs extérieurs aux statuts variables mais qui, s’ils sont journalistes, ne pourront pas être réguliers (ils deviendraient de fait en CDI par l’application du droit du travail, ce que rejette le modèle initial). 

L’agrégation mensuelle (ou d’une autre périodicité) de contenus faits par d’autres et non produits, et leur distribution, en ligne ou sur papier, ne constitue pas un nouveau paradigme. C’est le modèle de Courrier International. Ce qui est nouveau, c’est la nature de l’origine des contenus, qui n’est plus forcément journalistique. Et dont la promotion se base justement sur ce fait.
Un journal, sans forcément des journalistes.

Caro commence par te répondre :

Je suis pas tout à fait d’accord avec tout ça. Enfin, si, globalement. Mais en même temps, même si je dis youpi à l’idée que le journalisme soit un service public, je ne vois pas où c’est le cas. Et les (petites) aides publiques à la presse ne me semblent pourtant pas garantir son indépendance, si ? 
Et puis, il ne s’agit pas de faire de l’agrégation de contenus. On ne fait pas un scopp.it ou un Newsfeed ici. Il s’agit quand même de faire un magazine d’info.

Si tu vas par là, tous les mags, pour ne pas dire tous les journaux, ne font qu’agréger les infos fournies toutes prêtes par les agences, les journalistes indépendants, etc. ? Peut-être que c’est le cas. Mais derrière, le journalisme c’est aussi de l’explication, c’est rendre intelligible un événement ou une situation, non ? Et donc le boulot de vérification de l’info, de décryptage, même si c’est une info que tu n’es pas allée chercher toi-même, ça reste un boulot de journalisme je pense. Non ? C’est ce que Capsule fera. Peut-être qu’il y aura parfois des non journalistes qui écriront, mais n’est-ce pas le cas partout dans la presse ?

Quant à moi, d’une part, je ne comprends pas la fin de ton commentaire : on me parle souvent de la comparaison Courrier International / Capsule, mais je pense davantage à « C’est pas sorcier » ou « Le Petit Quotidien », pour te situer l’idée.

Surtout, d’autre part, ton « il n’est pas anodin aujourd’hui de répondre à la crise d’existence des médias par la création de structures entrepreneuriales privées » me fait bondir : ce que tu ne dis pas, c’est qu’il faudrait faire quoi, au lieu de tenter de nouveaux modèles économiques ? des structures publiques ? Parce que je peux te dire que pour passer des dizaines d’heures sur les prévisions financières de Capsule, on prend toutes les idées au point où on en est.

Et personnellement, des établissements publics pour la presse, même si beaucoup en sont quasiment via les aides hallucinantes qu’ils perçoivent, notamment au nom de la préservation du pluralisme (sic), cela ne me convient pas. Pire, cela me fait peur.

Tu compares l’enseignant et le journaliste : tu souhaites un ministère de l’information, un organisme de tutelle, pour ta « production immatérielle non marchande »  ? 

Mettons même de côté quelques minutes le cas de Capsule. Tu demandes à ce que l’entreprise de presse puisse chercher à être rentable, pas le journaliste : je t’écoute, comment la rends-tu rentable, ton entreprise de presse ? Des idées, des pistes, des suggestions ? Ou ce n’est pas ton problème, tant que tu as ta fiche de paie à la fin du mois ? Ne penses-tu pas que les deux sont liés, puisqu’il faut bien qu’elle fasse entrer de l’argent et en conserve le plus possible pour pouvoir continuer de te rémunérer, non ?

Dans ton modèle idéal, qui paye (les lecteurs, les impôts via des aides et subventions, les annonceurs, etc.), pour quoi (du savoir, du récit, du divertissement, de l’information, etc.) ? 

Je n’ai jamais prétendu détenir une vérité que tu ne détiendrais pas. J’ai au moins le mérite de chercher, et de chercher à faire et pas seulement à dire.

Et vous, votre idéal, finalement, c’est quoi ?

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Fondatrice de Capsule, curieuse, stakhanoviste, entreprenante et enthousiaste

6 Responses

  1. Nouveau commentaire sur Facebook, auquel je réponds ici plutôt qu’en remodifiant ce billet déjà long:

    « Je ne sais quoi répondre. Que l’on se pose la question du comment-quoi-qu’est-ce on peut faire mieux, c’est très bien. D’ailleurs c’est ce que les premiers pure player ont fait, et j’imagine qu’ils ont dû tâtonner un poil avant d’arriver à trouver un mode de fonctionnement équilibré et acceptable par tous.
    Il en est de même pour les journaux alternatifs, coopératifs ou autres.
    Là où c’est raide c’est qu’ici on semble tout bonnement dire que si tu veux être salarié t’es juste un.bon ringard qui s’ accroche à ses « acquis ». En tout cas c’est mon ressenti pour ce qu’il vaut. Y compris dans le « démontage » des arguments de ceux qui semblent être contre.
    Que des auteurs de toutes sortes contribuent, c’est bien et oui ça se fait partout. Mais souvent ils sont payés en piges. Tout simplement parce que qu’il n’y a pas 36 solutions de faire autrement. »

    Merci pour le retour !

    Mais les bras m’en tombent sur le problème de reformulation… Je vais pas les recompter maintenant, mais je crois l’avoir dit d’au moins 5 manières différentes et ça me semble pas si compliqué que ça : que tu soies pigiste ou non, journaliste ou non, tu es bienvenu chez Capsule si tu es motivé par un sujet et qu’on estime que tu es en mesure de respecter notre charte éditoriale (contextualisation, éditorialisation, délais).

    Capsule va te payer (point 1 à ne pas oublier) et va tenter de le faire de façon égalitaire et transparente, quel que soit ton statut.
    Si tu es pigiste, donc, en te faisant ta fiche de paie, en te filant ton 13ème mois, tes CP, tes cotisations sociales, en respectant en bref tes droits et ton statut.

    Si tu n’es pas pigiste, tu es bienvenu aussi. Et là tu as le choix, puisque rien n’impose de te faire de fiche de paie, soit de facturer en auto-entrepreneur et verser les montants correspondants à ce statut à l’urssaf, soit, si tu es auteur, faire de même auprès de l’AGESSA. Comme tu n’as pas la même protection juridique qu’un journaliste pigiste, ce ne serait pas juste qu’on parte du même montant de « pige », surtout que ça aboutirait non seulement à ce que tu coûtes moins cher à l’entreprise, que tu m’économises du temps en administratif et que, si tu es auto-entrepreneur, tu gagnes en net autant que le pigiste (sans les avantages liés à son statut).
    Par conséquent, tout ce que je dis, c’est que pour ne favoriser personne, partir de ce que ça me coûte en tant qu’entreprise, pour tout le monde, plutôt que du montant d’une pige qui ne signifie pas la même chose pour tout le monde, c’est le seul critère qui me semble équitable. Plus clair ou toujours pas ?

  2. Nouveau commentaire sur Facebook :

    « Hého patapé siouplé ! Merci.
    Oui c’est clair là, mais sans l’énervement c’est mieux. Je bloque toujours autant, mais c’est clair. En fait, ce qui me fait pas glop, c’est qu’on a l’impression que tu mets sur le même pied d’égalité les journalistes et les autres. Ce qui donne en interprétation libre : » bah en fait journaliste c’est pas un métier, n’importe qui peut le faire en fait. » Ce qui est déjà ce qu’on entend un peu trop souvent à mon goût.
    Ca me rappelle un peu ses RH qui sont pas capables de distinguer le travail d’un graphiste et d’un SR. (Caroline, tu vas voir y’en a des… fantastiques) et qui ne semblent pas mesurer l’importance du job.
    Mais bon, je le redis, je veux bien boire un verre et en discuter de vive-voix, là c’est un peu stérile. »

    Pardon, j’ai pas mis de smiley, mais il en faut plus pour m’énerver et je ne l’étais pas :)

    On en reparlera en live avec plaisir, mais je ne pense pas que ceci soit stérile C’est clair que j’ai du mal à saisir ce qui définit le journaliste, en particulier en 2014, et c’est d’autant plus la raison pour laquelle je ne sais toujours pas si on pourra dire que Capsule, compte tenu de sa ligne éditoriale, fera du journalisme. Je n’irais certainement pas jusqu’à dire que « journaliste n’est pas un métier et que n’importe qui peut le faire », ceci dit. Non, le truc de base, c’est toujours le même : dans le cas de Capsule, on entre dans une définition juridique et un secteur qui font de nous une entreprise de presse (publication périodique, sujets d’actualité). Cette définition serait elle-même à interroger, mais qu’importe, ce n’est pas le débat ici.
    Et concernant les personnes susceptibles de rédiger son contenu, il n’y aura pas que des journalistes (et j’irais même plus loin : à ce stade, il y en a très peu, beaucoup étant refroidis par le principe de l’écriture à la première personne). Entreprise de presse faisant travailler des pigistes, on salarie et puis c’est tout. Et pour les autres, on fait comme on peut. Citou et santapé.

  3. Nouveau commentaire sur Facebook :

    « quand même, moi aussi, je suis un peu chagrinée en lisant tout ça ,-)

    j’entend bien l’absence de malveillance, le respect du travail effectué et la volonté de bien faire, mais je tique un peu sur la logique et certains termes en fait (ce qui a peut etre contribué a titiller le syndicaliste moustachu qui dort en bcp d’entre nous ,-)

    Aurel, tu parles de pigistes comme s’il s’agissait d’un métier, et tu as l’air de sous entendre (mais j’ai peut etre pas compris encore,-) que si on a le statut, tu le respecteras, mais si on ne l’a pas tu t’adapteras, sauf que : pigiste n’est pas un métier, ni même un statut (on ne lui accorde par exemple pas les mêmes obligations légales à la télé que dans la presse écrite, un technicien peut être pigiste, mais il n’est pas pour autant journaliste…) bref, la question c’est : qui appelle tu pigiste?
    Et on retombe sur ce qui nous fait bondir:
    dans la presse, si tu n’as pas ta carte de presse, on fait tout pour ne pas te payer en pige, on te paie en Cdd , (ou pire en auto entrepreneur ), au mieux donc sur une convention collective qui n’est pas celle des journalistes, et si tu as bien une fiche de paie (avec le cdd), tu ne peut pas prétendre a ta carte de presse faut d’etre sur la bonne convention collective, c’est donc une bataille constante pour faire reconnaitre un statut de journaliste qui conditionne le paiement en pige, bref, le serpent qui se mort la queue, et les plus précaires qui trinquent (t’acceptes ce type de contrat ou rien…), bref t’as beau, pour certains comme moi, avoir choisit ton statut de franc tireur, tu tiens néanmoins aux respects de tes droits ,-)) et c’est là ou le doute plane dans tes explications: qui paiera tu en pige? Les détenteurs de carte de presse? Les journalistes (confirmés ou aspirants) ?

    D’autant plus que tu evoque le statut d’entreprise de presse, qui me semble t’il, t’oblige a payer ceux qui produisent le contenu en salaire ET en pige quelque soit leur expérience, leur métier etc, en contrepartie des aides possible de l’état. (Par contre rien n’empêche de sortir ton journal sans être une entreprise de presse, ce qui te libère de ces contraintes…) »

    Et ma réponse :

    « Je vois ce que tu veux dire.

    Sur le point 1, si ça peut lever le doute, et je crois l’avoir formulé comme cela, je paierai en pige ceux qui souhaiteront, en me le disant, être payés en pige (qu’ils aient ou non déjà la carte de presse, qu’ils souhaitent même tout simplement l’obtenir). Confirmés ou aspirants, pareil pour moi, tant qu’ils me le demandent. Et ça ne fera pas de différence pour moi, contrairement aux autres entreprises de presse, puisque le coût total pour mon entreprise de tel ou tel autre sera le même. Tu me suis? En fait c’est vraiment tout simple.

    Sur le point 2, en tant qu’entreprise de presse, tu payes qui tu veux comme tu veux, c’est juste si tu embauches des journalistes (pigistes ou non, aspirants ou confirmés) que tu as l’obligation légale de les rémunérer en salaires. Et je n’ai pas dit que le pigiste était un statut, j’ai dit que le journaliste professionnel en était un, c’est même justement ce qui permet de rémunérer sous une autre forme que le salaire des contributeurs dont l’activité principale n’est pas le journalisme.

    Là où cela a une incidence sur les aides que tu touches en tant qu’entreprise de presse, c’est uniquement pour la partie des aides relative aux réductions de charges patronales sur ces salaires (cf. mon billet sur les aides à la presse ici http://capsulejournal.com/les-aides-presse-ecrite…/) : pour simplifier, je peux très bien avoir la TVA à 2,1% et les tarifs postaux préférentiels (qui sont l’aspect des aides qui m’intéresse le plus, pour être honnête, et effectivement je fais aussi des simulations financières « sans », pour voir le massacre) sans engager aucun journaliste (c’est aussi une raison pour laquelle pas mal d’entreprises de presse s’en dispense et ne risque rien du point de vue aides: elles prennent juste un mega risque de procès aux prud’hommes, si un journaliste, aspirant ou confirmé d’ailleurs, se retourne contre elles).

    Logiquement donc, ne pas engager de journaliste n’affecterait que la partie des aides « réductions de charges sur les salaires » que j’aurais payé à ceux-ci si j’en avais engagé, pas la TVA 2,1% et les tarifs postaux. N’hésite pas si je ne suis pas assez claire. »

    Et la dernière réponse qui fait plaisir :)

    « C’est pas drôle, je ne suis même plus énervée ,-) ( et merci pour les précisions sur les entreprises de presse, j’ai eu un peu la flemme d’aller les chercher ,-) »

    • Et j’ajoute que là où je comprends votre colère, ceci dit, c’est que c’est hyper facile, pour une entreprise de presse, d’en avoir strictement rien à foutre : « l’offre » de journalistes (pardon, je n’ai pas d’autre mot) est plus importante que le nombre de sujets à produire, et à prendre en priorité le mec qui accepte la facture auto-entrepreneur en disant merde aux autres, elle ne risque rien. Elle garde ses autres aides, elle ne va pas avoir droit aux réductions de charges sur les salaires… aux journalistes (qu’elle ne paie donc pas sous forme de salaires, donc elle s’en fout), au pire du pire elle risque un procès aux prud’hommes que personne ou très très peu intenteront puisque personne ne veut se griller dans la profession.
      Pas taper: je cherchais juste à expliquer dans mon premier billet sur le sujet que c’est quand même super tentant et que j’espère avoir trouvé pour Capsule une solution « neutre » pour les uns et les autres. D’un point de vue plus global, ce qui m’attriste, c’est que j’ai un peu l’impression que personne n’est content du système actuel, mais que personne ne veut vraiment le changer.Non ?

  4. Autre commentaire sur Facebook, de Gérald cette fois, auquel je n’ai rien à ajouter:

    « J’interviens à la bourre sur ce topic, en effet trés intéressant au vu des réactions des uns et des autres (merci Caroline Izoret-About de l’avoir reposté aujourd’hui). Une note donc pour dire que si l’information n’est pas une marchandise, en revanche l’article, le reportage video/photo/audio en est bien une puisqu’on vends à l’unité cette production pour en tirer un revenu (quand bien même cette production soit régie par des règles supplémentaires non-applicables aux marchandises courantes ie les droits d’auteurs). En photo, c’est encore plus flagrant, l’exploitation des archives revient à exploiter un stock de productions sur le temps long. En second lieu, la dénomination de journaliste n’est ni attribuée sur titre (en sortie d’école comme ça l’est pour les avocats) ni sur acquisition de licence, pas même sur une pratique professionnelle mais seulement sur un critère fiscal… C’est une particularité française de désigner le journaliste par son volume de revenu tiré de la presse, d’autant plus absurde que la quasi-totalité des titres vivent de la pub et des subventions publiques (pas de la vente au numéro ni des abonnements) ce qui en fait soit des auxiliaires publicitaires, soit des auxiliaires de service public… si on appliquait ce raisonnement, aucun journal n’aurait l’agrément. Le cadre contractuel est donc en soit – et comme depuis que le droit existe – à adapter aux circonstances économiques et sociales. De nos jours, peut être faudrait il un poil plus de flexibilité au système. Mais là je rêve un peu, du NYT à Libé en passant par le Monde, il semble que la flexibilité ce soit un point d’accroche avec les rédactions. Pour finir, les beaux sentiments c’est trés joli, mais en refusant de constater une réalité on en fini par laisser sur le carreau une tripotée de mecs valables qui ne toucheront jamais ou trés une carte de presse. Remarquez, c’est peut être une bonne stratégie pour que ceux en place vive un peu (à peine) mieux. »

  5. Et un commentaire de Julie pour finir la journée :

    « Là où le serpent se mord « vraiment » la queue, c’est que le statut de journaliste est défini par un « taux » de revenu dû à son activité journalistique (et non un titre, un nombre d’heures ou que sais-je): en gros, si t’es en dèche avec un temps partiel qui te donne du temps pour tes activités journalistiques MAIS qu’en conrepartie tu aies besoin que celles-ci te rapportent le plus de blé possible, mieux vaut pour toi opter pour un statut (quand tu peux opter, s’entend, of course) qui implique que lesdites activités ne soient PAS « journalistiques » en ce sens qu’elles te permettent d’envisager, en les multipliant, l’obtention du Statut. »

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